Depuis le lancement officiel du projet en 2024, Baladna El Djazaïr s’est imposé comme la locomotive d’une nouvelle filière laitière nationale. Mais réduire ce mégaprojet à sa seule dimension agricole reviendrait à en manquer l’essentiel.
Autour de cette ferme intégrée de 117 000 hectares, implantée dans la wilaya d’Adrar, un véritable écosystème économique est en train de naître, fait de contrats croisés, de transferts technologiques et de partenariats internationaux qui dépassent largement le cadre du seul lait en poudre.
Un maillage de contrats qui structure toute la filière
La première phase du projet, signée en juillet 2025, a donné le ton : quatorze contrats pour une valeur dépassant les 500 millions de dollars ont été conclus avec des opérateurs algériens et étrangers. Le contrat principal, estimé entre 140 et 170 millions d’euros, est revenu à l’allemand GEA Technologies, chargé de la conception de l’usine de lait en poudre et des fermes bovines, avec notamment une unité de séchage de 40 mètres de hauteur.
La réalisation de la charpente métallique de l’usine a, elle, été confiée à UCC, UrbaCon Trading and Contracting, filiale du groupe qatari Power International Holding.
Un deuxième lot de contrats, signé en avril 2026 pour plus de 635 millions de dollars, a élargi le cercle des partenaires, avec la formation du troupeau, la construction d’une usine de béton, des infrastructures d’hébergement et le lancement d’un programme d’importation de vaches laitières.
Ce volet bovin illustre à lui seul la dimension internationale du projet : à partir de novembre 2026, un pont aérien permettra d’acheminer 30 000 têtes en provenance de neuf États américains, sur une période de dix mois.
La coopération avec les États-Unis ne s’arrête pas au bétail. L’ambassade américaine à Alger a annoncé l’arrivée prochaine de vaches laitières en provenance des États-Unis ainsi que la fourniture de technologies agricoles américaines, notamment des systèmes d’irrigation développés par Valmont Industries, spécialiste des équipements agricoles racheté en 2021 par Valley.
L’ancienne ambassadrice américaine Elizabeth Moore Aubin s’est dite « honorée de participer au lancement du projet agro-industriel de Baladna ». Ce partenariat agricole entre Alger et Washington remonte à 2023, année où les deux pays avaient engagé une coopération dans le domaine de la génétique animale.
L’écosystème s’étend également au segment stratégique du lait infantile, jusqu’ici totalement importé. Un protocole d’accord a ainsi été signé entre le ministère de l’Industrie et Baladna pour la réalisation d’un complexe intégré de production de lait pour nourrissons.
Ce volet repose sur un attelage à trois : la société qatarie UCC Holding et le groupe public algérien Madar assurent conjointement le financement et la gestion du projet, tandis que Baladna Algérie se charge de l’approvisionnement de l’usine en lait, matière première essentielle à la production.
Une délégation qatarie conduite par le PDG de Power International Holding, Ramez Al-Khayyat, s’est récemment entretenue avec le ministre de l’Industrie, Farid Kourtel, pour faire avancer les procédures liées à ce complexe.
Dans le même registre, mais sur un axe totalement différent, le groupe public Giplait a signé, en fin de semaine à Alger, un protocole d’accord avec la société biélorusse Bellakt, en vue de créer une coentreprise dédiée elle aussi à la production de lait infantile en Algérie.
L’accord, paraphé par la PDG de Giplait, Samah Lahlouh, et le directeur général de Bellakt, doit encore franchir plusieurs étapes : étude de faisabilité, validation financière et choix du site d’implantation.
Ce partenariat, distinct de celui noué autour de Baladna, témoigne d’une même dynamique nationale : mettre fin à la dépendance de l’Algérie aux importations de lait infantile en multipliant les alliances industrielles, qu’elles soient qatarie, allemande ou biélorusse.
Emploi, sécurité alimentaire et développement territorial
Au-delà des chiffres d’investissement, 3,5 milliards de dollars au total pour le projet Baladna, c’est l’impact sur l’économie réelle qui retient l’attention. Le projet doit permettre de produire localement 50 % des besoins de l’Algérie en poudre de lait et de créer plus de 5 000 emplois directs.
Une première campagne de recrutement national a été lancée début septembre 2026, avec l’objectif de pourvoir 1 000 postes tout au long de l’année 2027. Une caravane des talents a démarré à Adrar avant de rejoindre Constantine, Oran puis Alger, afin de constituer une réserve de compétences locales.
Les métiers recherchés couvrent l’ensemble de la chaîne de valeur : agronomes, hydrologues, vétérinaires, techniciens de maintenance, opérateurs d’usine de lait en poudre ou encore spécialistes de l’alimentation animale.
Selon l’entreprise, l’objectif est de « créer de l’emploi durable, renforcer la capacité productive de l’Algérie, développer l’expertise locale » sur l’ensemble de la filière. Le directeur général de l’Agence algérienne de promotion de l’investissement AAPI, Omar Rekkache, a pour sa part estimé que la signature des premiers contrats « reflète la nouvelle vision de l’Algérie en matière d’investissement productif ».
Pour la wilaya d’Adrar, longtemps restée en marge des grands pôles industriels du pays, l’effet d’entraînement est déjà perceptible : chantiers de génie civil, forages, irrigation, mais aussi hébergement et services connexes mobilisent une main-d’œuvre locale et des sous-traitants algériens.
La première récolte d’orge, enregistrée à Tamest en mai 2026, a confirmé la viabilité agronomique du site en conditions sahariennes, ouvrant la voie à la montée en puissance de l’ensemble de la chaîne : du fourrage à la poudre de lait, en passant par l’élevage.
C’est bien cette logique de chaîne complète, reliant production végétale, élevage, transformation industrielle et, désormais, lait infantile, qui distingue Baladna des projets agricoles classiques.
En additionnant les contrats signés avec l’Allemagne, les États-Unis, le Qatar et, à travers Giplait, la Biélorussie, l’Algérie ne construit pas seulement une usine : elle assemble, pièce par pièce, un écosystème laitier national appelé à réduire durablement sa dépendance aux importations.
S. I.
L’avancement du chantier
Les derniers relevés d’activité communiqués sur le chantier de Baladna El Djazaïr donnent la mesure de l’ampleur du projet.
Au mois d’août 2026, « 1 580 travailleurs » étaient mobilisés sur le site, avec la participation de « 75 entreprises », pour un total de « plus de 1 600 000 heures de travail effectivement réalisées ». Une campagne de recrutement se poursuit à l’échelle nationale, l’objectif étant d’atteindre « 11 000 travailleurs sur le terrain » d’ici le mois de décembre 2026.
Côté agricole, socle indispensable à la réussite du projet, « plus de 70 000 hectares » doivent entrer en exploitation. Les travaux hydrauliques avancent en parallèle : « 21 foreuses » sont actuellement à l’œuvre pour les points d’eau, « 46 puits » ont déjà été achevés et « 34 autres » sont en cours de forage. Sur le plan de l’irrigation, « 11 nouveaux systèmes d’irrigation pivot » sont désormais en service, et « 17 autres » doivent l’être avant la fin du mois de septembre.
Les travaux industriels progressent au même rythme. « 96 bâtiments » ont d’ores et déjà obtenu l’aval de l’organisme de contrôle de la construction, tandis que « trois stations de malaxage de béton » fonctionnent actuellement sur le site. Concernant les infrastructures d’élevage, pas moins de « 8 872 opérations de creusement des fondations » ont été réalisées pour la construction des étables destinées au cheptel bovin.
Au niveau de l’usine proprement dite, l’infrastructure du bâtiment de séchage, pièce maîtresse de la future unité de production de poudre de lait, est désormais « achevée ». Une étape clé doit par ailleurs intervenir avant la fin de l’année : le premier troupeau de vaches laitières est attendu à Adrar le « 25 novembre 2026 », marquant le véritable coup d’envoi de la phase d’élevage du projet.
Ces indicateurs, mis bout à bout, dessinent la trajectoire d’un chantier qui avance simultanément sur plusieurs fronts, hydraulique, agricole, industriel et logistique, et confirment que Baladna reste, pour l’heure, sur la feuille de route fixée par ses porteurs de projet.
S. I.




























