Qu'est-ce qui peut pousser un jeune Algérien du sud-ouest du pays à traverser la Méditerranée, puis l'Atlantique, pour s'attaquer à l'un des virus les plus redoutés de l'histoire ? Pour Yahia Chebloune, la réponse commence par une curiosité scientifique et se poursuit par une chèvre. Aujourd'hui directeur de recherche à l'INRAE et responsable d'un laboratoire à l'Université Grenoble Alpes, il fait partie des scientifiques algériens de la diaspora qui ont bâti leur carrière sur la durée. Voici son parcours, de Béchar aux laboratoires de Lyon, du Kansas et de Grenoble.
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Une injection unique chez le macaque cynomolgus a produit des cellules T spécifiques persistantes jusqu'à 80 semaines. Une autre publication de l'équipe fait état d'une réduction d'environ deux logarithmes de la charge virale chez des macaques vaccinés puis exposés au SIVmac251.
Yahia Chebloune en bref
| Information | Détail |
| Naissance | 5 juin 1954, Béchar (Algérie) |
| Origine | Debdaba, wilaya de Béchar |
| Études supérieures | Sciences biologiques, université d'Oran |
| Doctorat | Université Claude Bernard Lyon 1 (1986) |
| Institutions | INRA puis INRAE, Université Grenoble Alpes |
| Fonction actuelle | Directeur de recherche, responsable du laboratoire PaVaL |
| Spécialité | Virologie, lentivirus, vaccinologie |
| Rayonnement | 222 publications et plus de 2 100 citations (ResearchGate) |
Des débuts entre Béchar, Oran et Lyon
Yahia Chebloune naît en 1954 dans la région de Béchar. Après le baccalauréat, il choisit les sciences biologiques à l'université d'Oran. Il poursuit ensuite sa formation en France, à Lyon, où il passe son doctorat en 1986 à l'Université Claude Bernard Lyon 1. Il commence par enseigner, comme maître de conférences, avant de choisir de se consacrer entièrement à la recherche. Il intègre alors l'INRA, l'Institut national de la recherche agronomique, par concours. Il y deviendra chef de laboratoire.Premier combat : les maladies génétiques
Le virologue de renom a d'abord été un généticien. À ses débuts, la biologie moléculaire était encore balbutiante et les chercheurs apprenaient tout juste à manipuler l'ADN. Chebloune raconte avoir travaillé une dizaine d'années sur les maladies génétiques, avec un objectif très concret : les détecter avant la naissance par des tests prénataux. Il s'est penché sur des maladies fréquentes en Algérie :- les bêta-thalassémies ;
- les alpha-thalassémies ;
- la drépanocytose.
Le tournant vers les virus
Il s'intéresse ensuite aux virus. À l'époque, plusieurs virus provoquent des cancers chez les animaux. Il cite le virus du sarcome de Rous, capable d'exterminer un poulailler en quelques jours. Selon lui, il a mis au point en 1991 un vaccin qui protégeait les animaux en une seule dose. Le laboratoire bioMérieux, qui avait financé ces travaux, a obtenu le brevet, mais le vaccin n'a jamais été produit. Cet épisode l'a marqué. Il y a vu une leçon sur le financement de la recherche : un brevet détenu par un industriel peut rester dans un tiroir. Il a cherché depuis à déposer ses brevets avec des institutions publiques.Les grandes étapes de sa carrière
Son parcours s'étend sur plus de quatre décennies et passe par deux continents.- 1986-1993 : chercheur à l'INRA, à Lyon.
- 1993-1996 : chercheur invité au Kansas University Medical Center, aux États-Unis, où il travaille sur les lentivirus et le VIH.
- 1996-2003 : responsable de projets scientifiques à son retour en France, avec des recherches sur le VIH chez les primates à l'école vétérinaire de Lyon.
- Depuis 2003 : directeur de recherche.
- 2004 : nouveau séjour à Kansas City. Il explique y avoir progressé plus vite qu'en France, où les moyens manquaient.
- Depuis 2016 : responsable de l'unité PaVaL (Pathogenèse et Vaccination Lentivirales) à l'Université Grenoble Alpes. Il avait créé un nouveau laboratoire à Grenoble à son retour des États-Unis.
Sa spécialité : les lentivirus
Les lentivirus sont une famille de virus à évolution lente, à laquelle appartient le VIH. Le laboratoire de Chebloune les étudie sous trois angles : comment ils infectent, comment ils persistent dans l'organisme, et comment on peut s'en protéger par la vaccination. Ses mots-clés, tels qu'ils apparaissent sur son profil scientifique, résument bien son univers :- lentivirus ;
- vaccin ;
- maladies chroniques ;
- cellules T mémoire ;
- LentiDNA ;
- adjuvants cytokiniques.
L'une de ses plus grandes réussites : le vaccin LentiDNA
C'est ici que la chèvre revient. Une idée simple a guidé son équipe : si un virus proche du VIH est si bien toléré par la chèvre, on peut peut-être s'inspirer de lui pour fabriquer un vaccin plus sûr contre le VIH.Le principe
Son équipe a conçu le vaccin CAL-SHIV-IN⁻, de la famille des vaccins LentiDNA. Il repose sur trois idées :- imiter le début d'une infection, pour que l'organisme déclenche une vraie réponse immunitaire ;
- supprimer le gène de l'intégrase, afin que le vaccin ne puisse pas s'insérer dans le génome de la cellule ;
- emprunter au virus de la chèvre son promoteur, la séquence qui pilote la production des antigènes.
Ce que montrent les publications
| Publication | Résultat principal |
| Vaccine, 2012 | Le promoteur du CAEV exprime bien les antigènes et induit de fortes réponses immunitaires chez la souris et le macaque. |
| PLoS ONE, 2014 | Une seule immunisation de six macaques suffit à produire des lymphocytes T CD4 et CD8 durables, avec des cellules mémoire centrales et effectrices à 40-47 semaines. |
| Vaccines, 2022 | L'ajout des cytokines IL-7 et IL-15 renforce les réponses. Des anticorps capables de détruire les cellules infectées (ADCC) sont détectés jusqu'à 40 semaines. |
Pourquoi c'est une réussite
Chebloune explique avoir testé en 2013 le premier vaccin contre le VIH de son laboratoire en France, avec un dépôt de brevet sous l'égide de l'INRA et de l'université de Grenoble. Il a ensuite mené des essais précliniques sur des animaux de petite et moyenne taille. En 2015, ses travaux faisaient beaucoup parler d'eux. Le vaccin n'a pas franchi l'étape des essais cliniques sur l'humain, qui exige de gros financements et un appui politique. Cela n'enlève rien à l'originalité de l'approche : concevoir un candidat vaccin à partir d'un virus de chèvre est une piste scientifique à part, et elle a été validée dans des revues internationales. Ses résultats chez l'animal restent à confirmer chez l'humain.Après le VIH : la COVID et la thérapie cellulaire
La pandémie de COVID-19 a ouvert un nouveau chapitre. Son équipe a développé des vaccins avec de petits moyens, environ un an derrière les grands laboratoires, et sans accéder aux essais cliniques. Cette période l'a conduit vers une autre idée, une thérapie cellulaire antivirale. Au lieu de transférer des anticorps, difficiles à produire en quantité suffisante pour toute une population, il propose d'utiliser des cellules prélevées sur une personne guérie. Elles seraient modifiées, multipliées et stockées. Il affirme pouvoir en produire en quinze jours, même si le virus est inconnu. Un brevet international a été déposé avec l'INRAE et l'université de Grenoble. Les premiers essais précliniques qu'il rapporte (grippe chez la souris, COVID) montrent une protection de 100 %. Ces résultats sont ceux de son équipe, et ils attendent encore une validation clinique. Mohamed Benaoumeur Senouci biographie et parcours scientifique en ingénierie informatiqueUn chercheur qui forme la relève
Sa réputation se mesure aussi à travers les doctorants qu'il a encadrés.| Doctorant | Année | Thème de la thèse |
| Thierry Morin | 2002 | Évolution de l'infection par le CAEV |
| Maha Moussa | 2015 | Lentivirus et vaccination |
| Simaa Ahmid | 2017 | Génomes lentiviraux sous contrôle des promoteurs du CAEV |
| Deepanwita Bose | 2017 | Génomes lentiviraux indépendants de Tat |
| Laury-Anne Leroy | 2022 | Prototypes lentiviraux chimériques |
| Hibet Errahmane Chergui | 2024 | Interactions hôtes/lentivirus et vaccins LentiDNA |
Un regard tourné vers l'Algérie
Chebloune n'a jamais coupé le lien avec son pays. Il dit avoir collaboré une dizaine d'années avec l'Institut Pasteur d'Algérie pour créer des centres d'immunologie et produire des vaccins. Ses travaux concernent aussi directement l'Algérie : une enquête nationale sur le virus Maedi-Visna chez les moutons, et l'isolement dans le sud-ouest du pays d'une souche d'Aspergillus iranicus capable de dégrader la cellulose des dattes. Il siège au conseil d'administration du Centre de recherche en biotechnologie et au conseil scientifique du Centre de recherche sur l'environnement. Ses propositions tiennent en quelques points :- créer des centres de recherche fondamentale et appliquée sur les virus ;
- relancer la production nationale de vaccins humains et vétérinaires ;
- se préparer aux risques naturels comme aux risques artificiels ;
- s'appuyer sur l'expertise de la diaspora scientifique.

























