Vous avez entendu Ya Rayah. Tout le monde a entendu Ya Rayah.
La version de Rachid Taha en 1997, numéro 11 en France. La version à trois voix avec Khaled et Faudel devant 17 000 personnes à Bercy, en 1998. La reprise grecque de George Dalaras. La version bollywoodienne dans le film Mann en 1999. Les reprises en turc, en hébreu, en serbe, en hindi. Les remix qui tournent encore sur TikTok.
Mais posez la question autour de vous : qui a écrit Ya Rayah ?
Silence.
L’homme s’appelle Dahmane El Harrachi. Il a écrit cette chanson en 1973. Il est mort sept ans plus tard sur une route d’Alger, à 54 ans, dans un accident de voiture. Et son histoire est aussi belle et triste que les paroles qu’il a laissées.
Un fils de la Casbah devenu chauffeur de tramway
Dahmane El Harrachi — de son vrai nom Abderrahmane Amrani — naît le 7 juillet 1926 à El Biar, sur les hauteurs d’Alger. Son père, Cheikh El-Amrani, est muezzin à la Grande Mosquée d’Alger (Djamaa el Kebir). L’enfant grandit entre l’école coranique et les rues d’El Harrach — l’ancien Maison Carrée de l’époque coloniale — qui lui donnera son nom de scène.
Avant la musique, il y a la débrouille. Le jeune Dahmane est d’abord cordonnier, puis pendant sept ans receveur de tramway sur la ligne El Harrach – Bab el-Oued — celui qui collecte les tickets, debout à l’arrière du wagon, face aux passagers. Chaque jour, il traverse Alger d’est en ouest. En parallèle, il joue du banjo dans des troupes amateurs et donne ses premiers concerts.
Il a un don. Tout le monde le sait. Mais l’Algérie coloniale n’offre pas de carrière musicale à un jeune Algérois. Alors en 1949, Dahmane fait ce que des milliers d’autres font : il part.
Trente ans dans les cafés de Paris
D’abord Lille. Puis Marseille. Puis Paris, où il restera.
Pendant trente ans, Dahmane El Harrachi est l’homme des cafés algériens de Paris. Ces lieux enfumés où les travailleurs immigrés — ceux qui construisent les autoroutes et les immeubles qu’ils n’habiteront jamais — viennent écouter une voix qui leur rappelle la maison. Sa voix à lui : rocailleuse, usée par le tabac, portée par un banjo qu’il joue en virtuose.
Dahmane ne fait pas de la musique pour les salles de concert. Il fait de la musique pour les gens assis devant un thé à la menthe qui pensent au pays. Ses textes parlent de l’exil, de la solitude, des femmes laissées là-bas, de la nostalgie d’Alger. Il utilise des proverbes, un langage populaire que tout le Maghreb comprend.
Les milieux artistiques parisiens le surnomment “l’Aznavour” de la chanson algérienne. D’autres le comparent aux chanteurs de blues du Delta du Mississippi — même voix brisée, même mélancolie, même enracinement dans la douleur d’un peuple. L’Algérie 360 l’a baptisé “le Socrate du chaâbi”.
Il composera plus de 500 chansons au cours de sa carrière.
mélodie ancrée dans la tradition chaâbi — ce genre musical né dans la Casbah d’Alger dans les années 1930, fondé par El Hadj M’Hamed El Anka, le père du chaâbi, lui aussi enfant de la Casbah.
Quand Dahmane l’enregistre en 1973, la chanson circule dans les cafés, dans les foyers de travailleurs, dans les fêtes de famille. Pas à la radio. Pas à la télévision. Pas dans les charts. C’est une chanson d’immigrés, pour des immigrés.
Elle restera confidentielle pendant vingt-quatre ans.
31 août 1980 — La corniche d’Alger
Dahmane El Harrachi meurt le 31 août 1980, dans un accident de voiture sur la corniche d’Alger. Il venait à peine de rentrer au pays. Il est enterré au cimetière d’El Kettar, à Alger — le même cimetière où repose El Hadj M’Hamed El Anka, mort deux ans avant lui.
Deux légendes du chaâbi. Le même cimetière. La même ville.
Avec lui s’éteint l’un des derniers grands maîtres du chaâbi classique — un homme qui a passé trente ans à chanter l’Algérie depuis la France, et qui est mort sur une route algérienne quelques jours après y être revenu.
1997 — Rachid Taha réveille Ya Rayah
Dix-sept ans plus tard, un autre fils d’Algériens fait entendre Ya Rayah au monde entier.
Rachid Taha — né à Oran, élevé à Lyon, rock star franco-algérienne — enregistre sa version de Ya Rayah en 1993 sur son album éponyme. Mais c’est la sortie en single le 26 août 1997, produite par Steve Hillage, qui fait exploser la chanson. Le morceau entre dans le Top 20 français et atteint la 11e place du classement des singles.
La version de Taha n’est pas une copie. Il électrifie le chaâbi, y injecte du rock, du raï, des beats modernes. Il fait de Ya Rayah un hymne de dance-floor autant qu’un chant d’exil.
Et puis arrive le 26 septembre 1998.
Bercy — Le soir où trois Algériens ont rempli la plus grande salle de Paris
Rachid Taha, Khaled et Faudel montent sur la scène du Palais Omnisports de Paris-Bercy. Le concert s’appelle 1, 2, 3 Soleils. Trois voix algériennes devant 17 000 personnes.
Quand ils entonnent Ya Rayah ensemble — sept minutes vingt-huit secondes à trois voix — la salle entière chante. L’album live sort dans la foulée et sera certifié double disque d’or en France.
Ce soir-là, une chanson écrite vingt-cinq ans plus tôt dans un café d’immigrés parisien est devenue un hymne mondial.
De l’Algérie au monde entier
Après 1998, Ya Rayah ne s’arrête plus. La chanson est reprise, adaptée, samplée sur tous les continents :
En Grèce, George Dalaras en fait “Ki an se thelo.” En Serbie, Zdravko Čolić la chante. En Inde, Bollywood emprunte sa mélodie pour le film Mann (1999) — la chanson “Kali Nagin Ke Jaisi” est chantée par Udit Narayan et Kavita Krishnamurthy, vue par des centaines de millions de spectateurs. Des versions existent en turc, en serbe, en russe. En 2012, Amel Bouchoucha la reprend avec des sonorités africaines et berbères. En 2016, John Mamann l’interpole dans “J’suis comme toi” avec Lartiste et Rim’K.
Quand Rachid Taha meurt en 2018, Ya Rayah re-entre dans les charts français et atteint la 14e place — vingt et un ans après sa première sortie.
Un Algérois exilé à Paris a écrit une chanson sur ceux qui partent. Et cette chanson, elle, n’est jamais partie.
Le chaâbi : le genre qu’on ne connaît pas assez
Ya Rayah est la porte d’entrée. Mais derrière elle, il y a tout un genre.
Le chaâbi — “populaire” en arabe — naît dans la Casbah d’Alger dans les années 1930. Son fondateur, El Hadj M’Hamed El Anka (1907-1978), est né au 4 rue Tombouctou dans la Casbah. Il puise dans la tradition andalouse — les muwashshah, ces poèmes chantés hérités de l’Espagne musulmane — et les transforme en musique urbaine, accessible, portée par le mandole (une mandoline agrandie qu’il a lui-même fait fabriquer vers 1932).
À ses débuts, le chaâbi est jugé scandaleux. On le joue à huis clos, dans les “mahchachat” — des fumoirs. Puis il conquiert les mariages, les fêtes, la radio algérienne à partir de 1946. El Anka composera près de 360 chansons et formera toute une génération d’artistes à l’Académie municipale d’Alger.
Dahmane El Harrachi était l’un de ses héritiers directs. Comme El Anka, il repose au cimetière d’El Kettar. Et comme lui, il a fait du chaâbi bien plus qu’un genre musical — une manière de raconter l’Algérie à ceux qui en sont loin.
Le saviez-vous ?
Le fils de Dahmane El Harrachi, Kamel El Harrachi, a sorti en 2009 un album hommage intitulé Ghana Fenou. Et en 2011, la réalisatrice Safinez Bousbia a tourné El Gusto, un documentaire sur les retrouvailles de musiciens juifs et musulmans d’un orchestre chaâbi d’Alger de l’époque coloniale — séparés par l’indépendance, réunis cinquante ans plus tard sur une scène parisienne. La preuve que le chaâbi n’a jamais été qu’une question de musique.
Quelle chanson algérienne mériterait qu’on raconte son histoire ? Dites-le nous en commentaire.
















