À Hurghada, entre soleil, liberté et respect de l’autre, le voyage nous confronte parfois à nos propres contradictions
Par Hafit Zaouche
Il y a des conversations qui commencent presque par hasard et qui, quelques minutes plus tard, nous obligent à regarder le monde autrement. Lors de notre récente visite à Hurghada, cette célèbre station balnéaire égyptienne posée au bord de la mer Rouge, une discussion avec une vacancière française, apparemment anodine, nous a conduits vers une question beaucoup plus profonde : que cherchons-nous réellement lorsque nous voyageons ?
Le soleil ? La mer ? Le dépaysement ? Ou simplement un morceau de bonheur que nous ne trouvons plus suffisamment chez nous ?
Hurghada attire chaque année des visiteurs venus d’horizons très différents. Russes, Britanniques, Allemands, Français, Canadiens, Australiens et bien d’autres viennent y chercher la chaleur, les eaux turquoise de la mer Rouge et surtout ces fonds marins exceptionnels qui ont fait de la région une destination internationale pour la plongée.
Ici, les hôtels vivent au rythme des arrivées, les bateaux de plongée sillonnent quotidiennement la mer et les moniteurs accompagnent des touristes qui, pendant quelques jours, oublient le froid, la grisaille et la routine.
Pour certains voyageurs venus des pays du Nord, cette lumière n’est d’ailleurs pas un simple luxe. L’hiver, le manque d’ensoleillement pèse sur le moral et le bien-être. Le départ vers les destinations méridionales devient alors une manière de retrouver la chaleur, la lumière et parfois simplement le sourire.
Nous voyageons donc pour nous sentir mieux.
Mais voyager pour soi ne devrait jamais signifier voyager en demandant aux autres de devenir comme nous.
Quand nos propres valeurs deviennent soudainement universelles
C’est précisément là que notre conversation avec cette vacancière française prit une autre tournure.
Elle nous expliquait son opposition au port du hijab dans certains espaces publics en France, en invoquant la laïcité et les principes républicains.
Nous lui avons alors posé une question simple : lorsqu’une personne voyage en Égypte, ne doit-elle pas également accepter que les habitudes vestimentaires et les sensibilités culturelles puissent être différentes des siennes ?
La discussion devint plus vive.
Elle nous répondit alors par un principe que nous entendons souvent : «Le corps de la femme lui appartient».
Évidemment.
Mais cette affirmation peut-elle réellement être universelle si, dans le même temps, nous refusons à d’autres femmes la possibilité de choisir une tenue plus couvrante au nom de leur foi, de leur culture ou simplement de leur propre conception de la pudeur ?
La véritable question n’est peut-être donc pas de savoir s’il faut se couvrir ou se découvrir.
Elle est beaucoup plus simple et beaucoup plus difficile : sommes-nous réellement capables d’accepter que la liberté puisse prendre des formes différentes ?
La liberté ne devrait pas avoir une seule tenue
Dans une société, une femme peut considérer le voile comme une obligation religieuse, une autre comme un choix personnel, une autre encore peut préférer ne pas le porter.
À l’inverse, certaines femmes revendiquent le droit de porter des vêtements très courts ou très décolletés. Le principe essentiel devrait être le même : le respect de la personne et de son choix, dans le cadre des lois du pays où elle se trouve.
C’est là que le voyage devient intéressant.
Lorsque nous franchissons une frontière, nous ne franchissons pas seulement une ligne géographique. Nous entrons dans un autre univers de références, d’habitudes, de sensibilités et parfois de valeurs.
Nous pouvons ne pas être d’accord.
Nous pouvons même être profondément surpris.
Mais être surpris n’autorise pas nécessairement à mépriser.
Le touriste n’est pas chez lui partout
C’est peut-être l’une des grandes contradictions du tourisme contemporain.
Nous voulons découvrir l’autre, mais nous souhaitons parfois que cet autre nous ressemble.
Nous voulons visiter ses monuments, goûter sa cuisine, admirer ses paysages, photographier ses traditions… tout en considérant certaines de ses habitudes comme archaïques dès qu’elles s’éloignent de nos propres normes.
Or, l’hospitalité ne signifie pas l’effacement de celui qui accueille.
Lorsque nous allons en Égypte, en Algérie, en Tunisie, en Inde ou dans n’importe quelle autre partie du monde, nous avons le droit d’avoir nos convictions.
Mais les habitants ont également les leurs.
Voyager ne devrait pas consister à exporter nos normes partout où nous posons nos valises.
Le paradoxe du regard occidental
Le problème n’est évidemment pas l’ensemble des touristes occidentaux. Beaucoup voyagent avec curiosité, respect et véritable désir de comprendre.
Mais certaines attitudes révèlent un paradoxe qui mérite d’être interrogé.
Ce qui est présenté comme une émancipation dans une société peut être interprété comme une oppression dans une autre.
Le corps découvert peut être présenté comme un symbole de liberté. Le corps couvert peut être immédiatement associé à la soumission.
Mais pourquoi faudrait-il nécessairement choisir à la place des personnes concernées ? Pourquoi une femme qui décide de se couvrir serait-elle automatiquement moins libre qu’une femme qui décide de se découvrir ?
La liberté véritable ne consiste-t-elle pas justement à laisser à chacune la possibilité de décider pour elle-même ?
Voyager devrait nous rendre plus humbles
Le tourisme possède pourtant une extraordinaire capacité de transformation.
Un voyage peut nous apprendre une langue, une histoire, une cuisine.
Mais il peut aussi nous apprendre quelque chose de beaucoup plus précieux :
l’humilité.
Nous découvrons que notre manière de vivre n’est pas la seule. Que notre manière de nous habiller n’est pas la seule. Que notre rapport à la famille, à la religion, au corps, au temps ou à la pudeur n’est pas partagé partout. Et c’est précisément cette différence qui fait la beauté du voyage.
Car si nous partons à l’autre bout du monde pour retrouver exactement les mêmes habitudes, les mêmes restaurants, les mêmes vêtements, les mêmes comportements et les mêmes références qu’à la maison, avons-nous réellement voyagé ?
Ou avons-nous simplement déplacé notre confort de quelques milliers de kilomètres ?
Ne pas seulement consommer les paysages
Le véritable voyage commence peut-être lorsque nous acceptons d’être dérangés par ce que nous découvrons.
Pas pour abandonner nos convictions.
Pas pour renoncer à nos valeurs.
Mais pour comprendre que les autres ont également le droit d’avoir les leurs.
C’est cette rencontre entre les différences qui devrait faire du tourisme un extraordinaire outil de dialogue entre les peuples.
Nous pouvons aimer Hurghada sans devenir Égyptiens.
Nous pouvons admirer Paris sans devenir Français.
Nous pouvons découvrir Alger, Béjaïa ou Constantine sans demander à leurs habitants de vivre exactement comme nous.
Le voyage ne devrait pas être une conquête culturelle. Il devrait être une rencontre.
Et peut-être que la véritable modernité n’est pas de convaincre l’autre que notre manière de vivre est la meilleure.
Elle consiste simplement à pouvoir lui dire : «Je ne vis pas comme toi. Je ne pense pas toujours comme toi. Mais je respecte ton droit d’être différent».
Car au fond, nous partons tous chercher la même chose.
Un peu de lumière.
Un peu de beauté.
Un peu de liberté.
Et peut-être, surtout, un peu de bonheur.
Alors, lorsque le soleil se couche sur la mer Rouge et que les dernières lueurs embrasent l’horizon, une question demeure.
Sommes-nous capables de contempler le même coucher de soleil sans chercher à imposer à celui qui le regarde à nos côtés la manière dont il doit le comprendre ?
Roberto Gervaso écrivait : «Quand un lever de soleil ou un coucher de soleil ne nous émeut plus, cela signifie que notre âme est malade».
Peut-être que le voyage commence véritablement à cet instant.
Lorsque nous cessons de regarder l’autre avec supériorité.
Lorsque nous acceptons de ne pas tout comprendre.
Lorsque nous découvrons que le monde est infiniment plus vaste que nos certitudes.
Et lorsque, devant la beauté d’un coucher de soleil, nous nous souvenons enfin que nous sommes tous des voyageurs sur la même planète.
H. Z.




























