Entre mer et montagne, les sentiers du Sahel béjaoui racontent une Algérie authentique, où la beauté des paysages se mêle à la mémoire des hommes et à la générosité de la nature.
Par Hafit Zaouche
Le vendredi 16 octobre 2026, les randonneurs des Cimes des Babors ont vécu l’une de ces aventures inoubliables, reliant Tibizelt à Imdane, sur un itinéraire d’une vingtaine de kilomètres à travers les paysages grandioses du Sahel béjaoui, entre les wilayas de Béjaïa et de Sétif. De Tibizelt à Bou3efane, puis vers Taremelit, Ighil Ouis, Tifernine, Bouamara, Agni Messaoudi et Imdane, les marcheursont traversé une succession de villages accrochés aux reliefs, de vallons verdoyants et de crêtes offrant des panoramas à couper le souffle. Ici, la montagne ne se contente pas de séduire le regard : elle invite à ralentir, à respirer et à renouer avec l’essentiel. Au rythme des pas, les paysages dévoilent uneAlgérie rurale encore vivante, fière de ses traditions et p récieusement attachée à ses racines. Mais les Babors ne sont pas seulement une merveille naturelle. Ils sont aussi une terre de mémoire. À la sortie de Bou3efane, une ancienne bâtisse coloniale attire l’attention du groupe. Sur sa façade, une plaque porte cette inscription : «Maison Lambert de Béni Melloul – 1894». En contournant l’édifice, les randonneurs découvrent une autre plaque rendant hommage aux martyrs d’Aït Tizi tombés lors des tragiques événements du 8 mai 1945. La halte prend alors une dimension particulière. Les conversations s’apaisent, les regards se font graves et l’émotion s’installe. Cette bâtisse, dont l’histoire mérite d’être documentée, rappelle les heures sombres de la colonisation et les souffrances endurées par les Algériens. Si son utilisation comme lieu de détention et de torture reste à établir précisément, sa présence au cœur de ces montagnes invite à ne jamais oublier les sacrifices consentis pour la liberté. Car ici, comme dans tant d’autres endroits de notre pays, l’histoire demeure intimement liée à la terre. Elle se transmet de génération en génération et accompagne silencieusement ceux qui empruntent aujourd’hui ces chemins. La marche reprend, emportant avec elle cette émotion. Bientôt, les pentes verdoyantes dévoilent une autre facette du patrimoine local : l’élevage traditionnel. Des troupeaux de chèvres évoluent librement sur les versants, dessinant une scène d’une beauté simple, presque intemporelle. Face à ce spectacle, certains randonneurs imaginent déjà les possibilités de valorisation des produits du terroir : fromages artisanaux, lait de chèvre et autres richesses issues des pâturages des Babors. Autant de pistes pour faire vivre l’économie locale tout en préservant l’authenticité de ces montagnes. Puis viennent les sources. Elles jaillissent au détour des sentiers, offrant aux marcheurs leur fraîcheur et leur eau limpide. On s’y arrête, on se désaltère, on reprend son souffle. Et une expression amazighe revient naturellement aux lèvres : «Aman d laman» : l’eau, c’est la vie. Dans ces montagnes généreuses, cette parole ancestrale prend tout son sens. Elle rappelle que l’eau est un trésor qu’il faut protéger, tout comme les paysages qui la recueillent et les communautés qui en dépendent. Au fil des kilomètres, une question s’impose : comment un territoire aussi riche en paysages, en patrimoine et en traditionspeut-il encore rester aussi peu valorisé sur le plan touristique ? Les Babors possèdent pourtant tous les ingrédients d’une destination de pleine nature : des sentiers variés, des villages authentiques, des cascades, des sources, une histoire profonde et une population dont l’hospitalité constitue l’une des plus belles richesses. Il ne manque parfois qu’une volonté durable, des aménagements adaptés, un balisage des itinéraires, des équipements respectueux de l’environnement et une véritable stratégie de valorisation pour transformer ces trésors méconnus en destinations recherchées. Le tourisme de randonnée peut devenir un formidable levier de développement rural, créateur d’activités et de revenus pour les habitants, à condition de protéger ce qui fait précisément la singularité de ces lieux. À la mi-journée, sur les hauteurs de Tizi N’Berbèr, les randonneurs s’accordent une pause bien méritée. Autour du repas partagé, les discussions se croisent, les souvenirs se racontent et les éclats de rire résonnent dans les prairies ensoleillées. Ces instants de convivialité sont aussi précieux que les plus beaux panoramas. Car la randonnée est également une école de fraternité : on avance ensemble, on s’encourage dans les passages difficiles et l’on apprend à apprécier les joies les plus simples. La traversée des crêtes reprend ensuite, exigeante mais magnifique. Le vent caresse les visages, les reliefs se succèdent à perte de vue et les Babors dévoilent leur caractère sauvage. Là-haut, le marcheur se sent tout petit devant l’immensité, mais étrangement plus proche de lui-même. La montagne impose son rythme, libère les esprits et offre cette sensation rare de liberté que seuls connaissent ceux qui prennent le temps de parcourir le monde à pied. Avant de rejoindre Imdane, les Cimes des Babors font halte devant les deux cascades de Bouamara, véritables écrins naturels nichés dans la commune de Tizi N’Berbèr. Le murmure de l’eau, la fraîcheur des embruns et la beauté du site invitent à la contemplation. Mais là encore, la nature et l’histoire se rencontrent. Cette région fut un théâtre de la guerre de Libération nationale, et ses paysages portent le souvenir de femmes et d’hommes qui ont sacrifié leur vie pour l’indépendance du pays. Puis vient l’arrivée à Imdane. Après près de vingt kilomètres de marche, les jambes sont fatiguées, mais les cœurs sont remplis. Les regards échangés, les derniers sourires et la difficulté de se séparer témoignent de ces liens particuliers que seule une aventure partagée sait tisser. Au sein des Cimes des Babors, chaque randonnée devient ainsi une histoire humaine, une rencontre avec la nature, avec les autres et parfois avec soi-même. Cette journée entre Tibizelt et Imdane aura été bien plus qu’une simple randonnée. Elle aura révélé la beauté sauvage d’un territoire, ravivé la mémoire de ceux qui nous ont précédés et rappelé l’immense potentiel touristique de cette Algérie profonde que nous aimons tant. Les Babors nous lancent un appel. Celui d’une montagne encore préservée, d’une nature généreuse et d’un patrimoine qui ne demande qu’à être connu, respecté et transmis. Et lorsque les randonneurs quittent ces sentiers, une certitude demeure : l’Algérie n’a pas seulement besoin de visiteurs. Elle a besoin de voyageurs capables de l’aimer, de la comprendre et de raconter sa beauté au monde entier.
H. Z.




























