C’est à cette mémoire que Samia Boukharouba, sa nièce, consacre son ouvrage Boumédiène, le militant révolutionnaire, dont la version française a été présentée au Salon international du livre d’Alger, du 28 octobre au 7 novembre 2026. À travers ce livre, l’auteure invite à dépasser le portrait officiel du chef d’État pour retrouver l’homme derrière la fonction, le militant derrière le président et l’itinéraire personnel derrière les grandes pages de l’histoire.
Car avant d’incarner l’autorité de l’État, Houari Boumédiène fut d’abord un enfant de l’Algérie coloniale. Né Mohamed Boukharouba, il grandit dans une société marquée par les inégalités, les injustices et la privation des libertés. Comme beaucoup de jeunes Algériens de sa génération, il fut confronté à une réalité qui nourrissait progressivement la conscience nationale et renforçait l’aspiration à la dignité.
La tragédie du 8 Mai 1945, lorsque les manifestations furent réprimées dans le sang à Sétif, Guelma et Kherrata, marqua profondément cette génération. Alors que la fin de la Seconde Guerre mondiale faisait renaître l’espoir d’un monde plus juste, les aspirations du peuple algérien se heurtaient à une répression meurtrière. Pour de nombreux jeunes, cette contradiction confirmait qu’aucune liberté véritable ne pouvait être obtenue sans une rupture avec l’ordre colonial.
L’engagement révolutionnaire de Boumédiène s’inscrivit dans cette histoire. Au sein de l’Armée de libération nationale, il prit part à une lutte qui engageait le destin de tout un peuple. La clandestinité, les sacrifices et les exigences de la guerre contribuèrent à façonner sa conception de la nation et de l’autorité. Revenir au militant, comme le propose Samia Boukharouba, c’est rappeler que l’homme d’État ne peut être compris sans les années de combat qui ont précédé son accession au pouvoir.
L’indépendance de 1962 ouvrit une nouvelle épreuve : construire un pays après une longue domination coloniale et une guerre dévastatrice. Il fallait consolider les institutions, former des cadres, développer les infrastructures et donner un contenu concret à la souveraineté retrouvée. La liberté politique devait désormais s’accompagner d’une capacité à produire, à décider et à maîtriser les richesses nationales.
En accédant au pouvoir le 19 juin 1965, Houari Boumédiène engagea l’Algérie dans une politique fondée sur la puissance de l’État, l’industrialisation et la formation. Son ambition était de transformer l’indépendance politique en autonomie économique. À ses yeux, la souveraineté ne pouvait rester une déclaration de principe : elle devait se traduire par la maîtrise des ressources, le développement des capacités nationales et la volonté de préparer l’avenir. La nationalisation des hydrocarbures, le 24 février 1971, demeure l’un des symboles les plus marquants de cette orientation. En affirmant le contrôle national sur une richesse stratégique, l’Algérie entendait disposer davantage des moyens de son développement. Cette décision dépassait le seul domaine économique. Elle exprimait la volonté d’un pays de prendre en main son destin et de ne plus laisser d’autres décider seuls de l’avenir de ses ressources.
L’industrialisation, les grands projets d’infrastructures, l’enseignement et la formation s’inscrivaient dans la même ambition. Il s’agissait de bâtir un État capable de répondre aux aspirations d’une population jeune et de préparer les générations futures. L’école, l’université et les entreprises publiques participaient de cette volonté de donner à l’indépendance une réalité tangible dans la vie nationale.
Sur la scène internationale, Boumédiène défendait également une vision fondée sur la souveraineté des peuples et la remise en cause des rapports de domination économique. Dans un monde traversé par les rivalités des grandes puissances et l’affirmation des pays nouvellement indépendants, l’Algérie cherchait à faire entendre la voix du Sud. Son rayonnement diplomatique traduisait une ambition : faire de l’indépendance nationale un moyen d’agir dans les débats qui engageaient l’avenir du monde.
Cependant, l’héritage de Boumédiène ne saurait se réduire à ses réalisations ni à l’image d’un dirigeant entièrement consacré à un projet national. Son parcours demeure complexe. Les choix économiques, les orientations idéologiques et la concentration du pouvoir continuent d’alimenter des interprétations différentes. Reconnaître son importance historique n’interdit donc pas d’interroger son bilan. C’est au contraire en confrontant les ambitions aux résultats, les réalisations aux limites et les convictions aux réalités que l’histoire gagne en profondeur.
L’originalité du livre de Samia Boukharouba réside aussi dans cette volonté de rapprocher la figure historique de sa dimension humaine. La mémoire familiale conserve des gestes, des paroles et des fragments de vie que les récits institutionnels ne restituent pas toujours. Elle offre un regard particulier sur un homme dont le destin a largement dépassé les frontières de sa famille pour rejoindre celui de toute une nation.
Cette démarche prend une importance particulière à l’heure où les jeunes générations découvrent souvent l’histoire à travers des récits fragmentaires. Comprendre Boumédiène, c’est revenir sur les espérances des premières années de l’indépendance, mesurer le poids des décisions prises à cette époque et interroger les chemins empruntés par le pays. La mémoire ne doit être ni une célébration sans recul ni un jugement sans contexte. Elle doit ouvrir un dialogue entre les générations, les témoignages et les faits.
La présentation de l’ouvrage au Salon international du livre d’Alger donnera ainsi à cette réflexion un espace de rencontre avec les lecteurs. Au-delà de l’hommage familial, le livre rappelle que les grandes figures nationales continuent de vivre à travers les questions qu’elles laissent en héritage.
Houari Boumédiène appartient désormais à cette histoire que chaque génération redécouvre à sa manière. Pour certains, il demeure le symbole d’une souveraineté affirmée et d’une volonté de développement national. Pour d’autres, son héritage appelle une lecture plus nuancée de ses choix politiques et économiques. Entre mémoire affective et analyse historique, son parcours continue de nourrir la conscience nationale.
Car les hommes disparaissent, mais les livres demeurent. Ils préservent les traces du passé, rapprochent les générations et donnent aux souvenirs une nouvelle profondeur. Raconter Boumédiène, c’est revisiter une page décisive de l’histoire algérienne, mais aussi rappeler que la mémoire n’a de véritable valeur que lorsqu’elle éclaire le présent et aide à penser l’avenir.




























