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Le parcours remarquable d'Abdelhamid

Le parcours remarquable d'Abdelhamid

  • Dans les années quarante, une famille rurale quitte sa terre natale pour s'établir à Oued Zenati, dans la wilaya de Guelma.
  • Privé d'instruction dans son enfance, le père d'Abdelhamid fait de l'éducation de ses enfants une obsession et un espoir majeur.
  • Abdelhamid intègre en 1958 l'école communale d'Oued Zenati puis poursuit ses études secondaires au lycée Hihi El Mekki de Constantine.
  • Il obtient un diplôme d'ingénieur agronome à l'Institut national d'Agronomie d'El Harrach au début des années soixante-dix.
  • Il complète sa formation par un doctorat à Toulouse avant de mener une riche carrière dans l'enseignement supérieur algérien.

Au cours des années quarante, comme tant d’autres familles rurales confrontées à la précarité, ils quittent leur terre natale pour s’établir à Oued Zenati, dans la wilaya de Guelma, une région alors réputée pour la richesse de ses terres céréalières et la qualité exceptionnelle de son blé. Ce départ n’est pas un choix de confort, mais un acte de courage dicté par la nécessité de trouver du travail et d’offrir à leurs enfants un avenir plus prometteur.

Le père d’Abdelhamid portait en lui les blessures silencieuses d’une enfance brisée. Devenu orphelin de père et de mère alors qu’il était encore très jeune, il fut élevé par son frère aîné. Les difficultés de l’existence ne lui laissèrent aucune place pour les études ; il grandit privé de cette chance qui ouvre les horizons et libère les destinées. Cette privation nourrit en lui un regret profond, presque une obsession : celle de voir un jour ses enfants accéder à l’instruction dont il avait été lui-même injustement privé.

Il n’est d’ailleurs pas anodin de rappeler qu’à l’époque de la colonisation française, le village d’Ouled Boufaha possédait une école qui forma plusieurs figures éminentes de la région. Parmi elles figurait le docteur Chérif Saâdane, médecin et martyr de la Révolution algérienne, dont le parcours demeurait un exemple vivant de ce que le savoir pouvait apporter à un peuple en quête de liberté et de dignité.

Lorsque Abdelhamid franchit, en 1958, le seuil de l’école communale d’Oued Zenati, il devint naturellement le dépositaire des espérances familiales. Ses parents lui accordèrent une attention particulière, non par préférence, mais parce qu’ils voyaient en lui celui qui ouvrirait le chemin à ses cadets. Dans leur esprit, la réussite de l’aîné devait entraîner celle de toute la fratrie, comme une locomotive entraîne derrière elle les wagons d’un même convoi.

Malgré des moyens financiers très modestes, ses parents refusèrent de céder au découragement. Convaincus que l’éducation constituait le plus précieux des héritages, ils consentirent d’importants sacrifices pour lui offrir toutes les chances de réussir. Ils l’envoyèrent suivre des cours de soutien à Constantine, où il fut accueilli par des proches. À cette époque, les structures d’hébergement pour les élèves étaient inexistantes et les ressources économiques limitées. Chacun composait avec les difficultés du quotidien, s’appuyant sur l’entraide et la solidarité familiale, valeurs cardinales de la société algérienne de ces années-là.

Derrière chacun de ces sacrifices se dessinait la volonté inébranlable d’un père qui poursuivait, à travers son fils, un rêve longtemps contrarié. Lui qui n’avait jamais connu les bancs de l’école voulait voir ses enfants grandir dans la lumière du savoir. En investissant toutes ses espérances dans la réussite d’Abdelhamid, il ne cherchait pas seulement à assurer l’avenir de son fils aîné ; il voulait ouvrir à toute sa descendance les portes d’un destin que l’instruction seule pouvait rendre possible.

Ainsi, l’histoire scolaire d’Abdelhamid Djakoune ne commence pas seulement le jour où il entre en classe. Elle prend naissance bien avant, dans le renoncement d’un père, dans le courage d’une mère et dans le sacrifice quotidien de deux parents convaincus que l’éducation demeure le plus bel héritage qu’une famille puisse transmettre à ses enfants.

Durant ses années d’école primaire puis au collège, Abdelhamid ne se distingua pas particulièrement par des résultats exceptionnels. Élève sérieux et appliqué, il figurait parmi les élèves de niveau moyen, sans jamais être considéré comme un prodige. Rien ne laissait alors présager le brillant parcours qui allait être le sien. C’est au lycée Hihi El Mekki de Constantine, où il fut admis en internat, que s’opéra une véritable métamorphose. Loin du cadre familial, dans un environnement propice au travail et à la discipline, il révéla progressivement toutes ses capacités. Cette évolution atteignit son apogée durant l’année du baccalauréat. Grâce à une volonté sans faille et à un investissement constant, il obtint une moyenne fort honorable qui récompensa ses efforts et ceux de ses parents.

Ce succès lui ouvrit les portes de l’Institut national d’Agronomie d’El Harrach, au début des années soixante-dix. À une époque où l’Algérie indépendante faisait de la formation de ses cadres une priorité nationale, intégrer un tel établissement constituait déjà une distinction. Abdelhamid y entreprit cinq années d’études exigeantes, au terme desquelles il obtint le diplôme d’ingénieur agronome. Pour ses parents, cette réussite représentait bien davantage qu’un simple diplôme. Elle consacrait des années de sacrifices, de privations et d’espérance. Le rêve longtemps caressé par son père, celui de voir son fils accéder au savoir et devenir un homme instruit, prenait enfin corps. Abdelhamid devenait ainsi le premier de la fratrie à accéder à l’enseignement supérieur, ouvrant la voie à ses frères et à sa sœur et donnant tout son sens aux efforts consentis par toute une famille. Une fois son diplôme d’ingénieur obtenu, Abdelhamid accomplit son service national, comme l’exigeait alors la loi. À l’issue de cette étape, il épousa sa cousine germaine, avec laquelle il fonda une famille unie. De cette union naquirent quatre enfants : deux garçons et deux filles, qui devinrent à leur tour le prolongement des valeurs de travail, d’intégrité et d’attachement au savoir qui avaient guidé leur père.

Cependant, l’obtention de son diplôme d’ingénieur ne suffisait pas à combler sa soif de connaissance. Animé par une curiosité intellectuelle insatiable et convaincu que la formation est un apprentissage sans fin, il décida de poursuivre ses études à l’étranger. Il s’envola pour Toulouse, en France, où il entreprit un doctorat (PhD). Cette nouvelle étape témoigne de sa détermination à approfondir son domaine d’expertise et à se hisser au plus haut niveau de qualification universitaire.

De retour en Algérie, fort de ce prestigieux diplôme, il choisit de consacrer l’essentiel de sa vie professionnelle à l’enseignement supérieur. Ce choix n’était pas le fruit du hasard. Certes, il avait auparavant occupé quelques fonctions au sein de structures publiques à vocation économique, mais ces responsabilités, bien que formatrices, ne correspondaient pas à sa véritable vocation. Ce qui l’animait profondément, c’était la transmission du savoir, la formation des jeunes générations et le développement de l’université algérienne. Sa carrière universitaire fut particulièrement remarquable. Après avoir exercé pendant six années les fonctions de vice-recteur chargé de la pédagogie à l’Université des Frères Mentouri de Constantine, il fut appelé à en assurer le rectorat. Il occupa cette haute responsabilité durant près de vingt années, marquant durablement l’histoire de l’établissement par son engagement, sa rigueur et son attachement à l’excellence académique. Au parcours professionnel assez riche, Abdelhamid a occupé de hautes responsabilités au sein de l’enseignement supérieur algérien. Il a notamment présidé la Conférence scientifique régionale de l’Est algérien et a été membre du Conseil national de l’éducation. Il a également siégé dans plusieurs conseils d’administration d’établissements universitaires, où son expertise et son expérience étaient largement reconnues.

Sur le plan pédagogique, il a fait partie de l’équipe d’universitaires chargée de réfléchir à la mise en place du système Licence-Master-Doctorat (LMD), aujourd’hui en vigueur dans les universités algériennes. Cette contribution témoigne de son engagement en faveur de la modernisation et de l’amélioration de l’enseignement supérieur.

Chercheur reconnu, il est l’auteur de nombreuses publications dans des revues scientifiques nationales et internationales. Régulièrement sollicité pour intervenir lors de colloques, séminaires et rencontres scientifiques, il a partagé son expertise sur des thématiques variées liées à l’université, à la recherche et au développement de l’enseignement supérieur.

Tout au long de sa carrière d’enseignant-chercheur, il a encadré un nombre impressionnant d’étudiants, dont beaucoup occupent aujourd’hui des postes de responsabilité dans les universités, les centres de recherche et les institutions publiques. Son exigence scientifique, sa disponibilité et son sens de la transmission ont marqué plusieurs générations.

Quelques mois seulement avant son éviction, largement perçue comme arbitraire, Abdelhamid était considéré comme le doyen des recteurs d’université en exercice en Algérie. Cette longévité exceptionnelle à la tête de l’Université de Constantine, alliée à son rôle déterminant dans le développement de l’enseignement supérieur, lui avait conféré une place particulière parmi les responsables universitaires du pays.

À travers ce parcours, c’est une constante qui se dégage : l’amour des études. Cet amour, hérité du rêve inachevé de son père et nourri par une volonté personnelle exceptionnelle, orienta chacune de ses décisions. Plus qu’une carrière, Abdelhamid fit de la connaissance une véritable vocation. Son itinéraire illustre avec éclat la force de l’éducation, capable de transformer le destin d’un homme et, à travers lui, celui de toute une famille. Les vingt années qu’Abdelhamid passa à la tête de l’Université des Frères Mentouri de Constantine ne se limitèrent pas aux seules responsabilités académiques et administratives qu’implique la fonction de recteur. Bien au-delà de la gestion quotidienne de l’institution, il se vit confier une mission d’envergure nationale : superviser le vaste programme d’extension des infrastructures de l’enseignement supérieur et de la recherche scientifique dans la région.

Sous sa direction furent lancés et réalisées de nombreux projets de nouvelles structures universitaires , parmi lesquels les établissements universitaires de la nouvelle ville d’Ali Mendjeli, appelée à accueillir des dizaines de milliers d’étudiants, ainsi que la création et le développement d’une quinzaine de centres et d’unités de recherche. Ces chantiers colossaux transformèrent durablement le paysage universitaire de l’Est algérien et contribuèrent à renforcer les capacités nationales en matière d’enseignement supérieur et de recherche.

Son implication personnelle, son sens de l’organisation et son exceptionnelle capacité de travail lui valurent l’estime de ses collaborateurs et de ses pairs. Beaucoup finirent par le surnommer « le Bâtisseur », tant son nom semblait désormais associé à l’essor des infrastructures universitaires et scientifiques.

Mais une telle œuvre ne fut pas accomplie sans sacrifices. Derrière les réalisations visibles se cachaient des années d’efforts incessants, de responsabilités écrasantes et de journées souvent interminables. Cette charge de travail finit par affecter sa santé. Confronté à de graves problèmes cardiaques, il dut subir une intervention chirurgicale en France. Cette épreuve, qui aurait pu mettre un terme à son activité professionnelle, fut heureusement surmontée avec succès. Grâce à Dieu, il retrouva progressivement ses forces et put reprendre le cours de ses engagements.

Fidèle à lui-même, il refusa de considérer cette épreuve comme une invitation au repos. Animé par la même passion pour la connaissance et le service public, il poursuivit son œuvre en prenant la direction du Centre de recherche pour le développement des produits pharmaceutiques. Là encore, il mit son expérience, son énergie et sa vision au service de la recherche scientifique et du développement national.

Pour un homme qui a consacré toute son existence à apprendre, à construire et à transmettre, la retraite n’a jamais constitué un horizon désirable. Chez lui, le travail n’est pas une obligation, mais une vocation. Tant que ses forces le lui permettront, il continuera à servir la science, l’université et son pays avec la même détermination qui l’anime depuis ses premiers pas sur les bancs de l’école communale d’Oued Zenati.

Ainsi se dessine le parcours singulier d’un enfant issu d’une famille modeste, porté par le rêve d’un père privé d’instruction, devenu à son tour l’un des grands bâtisseurs de l’université algérienne contemporaine. Son histoire témoigne de la puissance du savoir, de la force de la volonté et de la capacité d’un homme à transformer les sacrifices d’une génération en héritage pour les suivantes.

Source : La Nouvelle République

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