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La dissidence culturelle en Occident

La dissidence culturelle en Occident

  • Certains jeunes issus de l'immigration retournent l'autonomie occidentale contre le modèle même de l'émancipation.
  • Ils contestent l'idée selon laquelle l'évolution culturelle de l'Occident serait la destination universelle.
  • Nés en France, ils connaissent les institutions et les codes de la société de l'intérieur.
  • Ils récusent l'individualisme exacerbé, la marchandisation des relations et certaines conceptions du genre.
  • Cette dissidence prend parfois la forme d'une critique sociale de la modernité capitaliste.

Le paradoxe est considérable. Pendant des décennies, le discours dominant a présenté l’émancipation comme une rupture avec les traditions religieuses, familiales et communautaires. Être moderne signifiait se libérer des héritages, s’affranchir des anciennes prescriptions morales et conquérir toujours davantage d’autonomie individuelle. Or voici qu’apparaît une génération issue de l’immigration dont certains membres retournent cette autonomie contre le modèle même qui prétendait les émanciper. Ils ne veulent pas être délivrés de tous les héritages transmis par leurs parents. Certains choisissent au contraire de les réinvestir, de les réinterpréter et parfois de les ériger en ressources critiques face à la société contemporaine.

Le retournement est saisissant : l’autonomie que la modernité occidentale devait utiliser pour dissoudre les traditions devient précisément l’instrument permettant à certains individus issus de l’immigration de les revendiquer librement. Ils disent en substance : « Vous m’avez appris à penser librement ; j’utilise précisément cette liberté pour refuser certaines de vos valeurs. »

La dissidence commence à cet endroit. Elle ne consiste plus seulement à préserver quelques pratiques particulières. Elle consiste à contester l’idée selon laquelle l’évolution culturelle de l’Occident constituerait nécessairement la destination vers laquelle toutes les sociétés et tous les individus devraient converger.

Une dissidence née au cœur même de l’Occident

Ces nouveaux dissidents ne sont pourtant pas extérieurs au monde qu’ils contestent. C’est même ce qui distingue profondément leur situation de celle des générations immigrées précédentes. Ces Français issus de l’immigration sont souvent nés en France, ont fréquenté ses écoles, parlent français, utilisent les mêmes technologies, regardent les mêmes plateformes, écoutent souvent les mêmes musiques, fréquentent les mêmes universités et travaillent dans les mêmes entreprises que les autres jeunes de leur génération. Ils connaissent donc la société française non depuis sa périphérie, mais de l’intérieur. Leur singularité réside ailleurs : ils refusent que cette socialisation entraîne leur adhésion idéologique et morale à toutes les normes dominantes. Ils sont culturellement familiers de l’Occident, pourtant ils contestent certaines de ses orientations. Ils maîtrisent ses codes sans les sacraliser. Ils bénéficient de ses libertés sans considérer que celles-ci les obligent à approuver toutes les transformations sociétales accomplies en leur nom. C’est pourquoi leur refus ne peut pas toujours être interprété comme une survivance mécanique de la culture des parents. Il peut devenir un choix réflexif. Ils observent la société dans laquelle ils ont grandi, la comparent aux valeurs familiales ou religieuses qu’ils ont reçues et procèdent à leur propre sélection. Ils adoptent certaines normes, en transforment d’autres et en rejettent certaines. Certains peuvent ainsi récuser ce qu’ils perçoivent comme l’individualisme exacerbé, l’affaiblissement des solidarités familiales, l’hyper-sexualisation de la société, la marchandisation des relations humaines ou certaines conceptions contemporaines du genre et de la sexualité. Les plus critiques peuvent réunir ces phénomènes sous une formule radicale : « l’Occident décadent ». Le terme « décadence » constitue évidemment un jugement moral et politique. Mais ce jugement mérite d’être analysé plutôt que simplement disqualifié. Ce qui apparaît aux uns comme élargissement des libertés individuelles peut apparaître aux autres comme dissolution des repères collectifs. Là où certains voient l’émancipation des anciennes contraintes familiales et sexuelles, d’autres voient l’affaiblissement de la famille et la disparition des cadres moraux communs. La dissidence commence précisément lorsque le Français issu de l’immigration refuse que la définition dominante du « progrès » lui soit imposée comme une évidence.

Les objecteurs culturels, nouvelle avant-garde de la dissidence

Les jeunes Français issus de l’immigration qui assument cette objection de conscience culturelle incarnent peut-être, à leur manière, l’une des nouvelles avant-gardes de la dissidence dans les sociétés occidentales contemporaines. Non qu’ils formeraient un groupe homogène, animé d’une conscience politique commune, mais parce qu’une partie d’entre eux oppose aux injonctions dominantes une résistance que l’on attendait précisément le moins de générations nées, élevées et socialisées en Occident. Le paradoxe est historique. La dissidence fut longtemps associée, dans l’imaginaire occidental, à celui qui se dressait contre une société jugée autoritaire, traditionnelle ou religieuse au nom de la liberté individuelle. Aujourd’hui apparaît une figure presque inversée : le Français issu de l’immigration qui mobilise cette même liberté pour résister à certaines normes produites par la modernité occidentale elle-même. Il ne demande plus à être libéré de la tradition. Il revendique le droit de la conserver. Il ne réclame pas forcément davantage d’individualisme ; il peut défendre la famille, la transmission et les solidarités collectives. Il ne considère pas la sécularisation intégrale des existences comme l’aboutissement naturel de l’histoire. Et surtout, il refuse que ce que l’Occident contemporain appelle « progrès » soit érigé en vérité universelle à laquelle toute conscience devrait finalement se rallier.

C’est en ce sens que l’objecteur de conscience culturel, incarné par le jeune Français issu de l’immigration, peut devenir un dissident. Il ne se contente plus de dire : « Laissez-moi vivre différemment. » Il pose une question beaucoup plus dérangeante : « Qui vous a donné le pouvoir de définir pour tous ce qui est moderne, progressiste, émancipateur ou désirable ? »

Et c’est peut-être là que réside la dimension la plus subversive de cette nouvelle dissidence : elle naît non aux marges de l’Occident, mais parmi ses propres enfants. Elle parle sa langue, connaît ses institutions, utilise ses technologies et maîtrise ses codes, tout en refusant de lui abandonner le monopole de la définition du progrès.

Le refus du consumérisme et de l’individualisme

Cette objection serait cependant mal comprise si on la réduisait exclusivement à la religion, au voile, à la famille ou à la sexualité. Car l’Occident contemporain n’est pas seulement celui des transformations sociétales. Il est aussi celui de la marchandise omniprésente, de la publicité, de la compétition économique, de l’obsolescence accélérée, de la consommation érigée en mode d’existence et de l’individu constamment sommé de se construire comme une entreprise de lui-même.

La critique peut alors rejoindre, par un chemin différent, certaines critiques historiques du capitalisme.

Un jeune français issu de l’immigration, attaché à la famille élargie, à l’entraide intergénérationnelle, aux solidarités communautaires ou à certaines obligations envers les parents, peut éprouver une distance à l’égard d’une société occidentale qui valorise fortement l’autonomie individuelle et dans laquelle une part croissante des relations sociales passe par le marché.

La famille elle-même devient alors un terrain de résistance. Là où la modernité capitaliste tend à produire des individus toujours plus autonomes, mobiles et disponibles pour le marché du travail et de la consommation, certaines cultures familiales continuent de valoriser la permanence des liens, l’obligation envers les proches, l’entraide entre générations et l’appartenance à un collectif qui précède l’individu. La résistance n’est donc plus seulement religieuse. Elle peut prendre la forme d’une critique sociale de la modernité capitaliste, notamment par le refus du travail aliénant.

Mais cette dissidence possède ses propres contradictions. Celui qui critique le consumérisme peut désirer les mêmes marchandises que les autres. Celui qui dénonce l’individualisme peut passer des heures sur les plateformes numériques. Celui qui récuse certains aspects de la modernité occidentale peut en adopter pleinement les technologies, les modes vestimentaires et les pratiques de consommation. Cette contradiction ne disqualifie pas la critique. Elle révèle plutôt une situation caractéristique des sociétés contemporaines : on peut être matériellement intégré à un système tout en contestant son univers moral. C’est précisément pourquoi ces jeunes Français issus de l’immigration constituent une figure sociologiquement intéressante. Ils ne vivent pas hors de la modernité occidentale. Ils vivent en son sein, utilisent ses instruments et participent à son économie, mais refusent de lui accorder une adhésion totale. Ils ne contestent donc pas l’Occident depuis un ailleurs culturel intact. Ils le contestent depuis l’intérieur même de ses contradictions.

Les enfants de l’intégration devenus ses contestataires

Nous assistons ainsi à un phénomène paradoxal : l’intégration elle-même produit ses propres contestataires. Ces jeunes Français issus de l’immigration connaissent suffisamment la société française pour pouvoir la critiquer de l’intérieur. Leur dissidence ne constitue donc pas la preuve de leur extériorité à la France. Elle témoigne au contraire de leur inscription profonde dans ses contradictions.

Ils sont français, mais refusent que « français » signifie culturellement assimilé. Ils vivent en Occident, mais refusent d’en faire l’horizon indépassable de l’humanité. Ils utilisent les libertés produites par cette société pour en contester certaines orientations jugées décadentes. La figure historique de l’immigré sommé de s’intégrer se renverse alors. Nous ne sommes plus devant un individu situé culturellement à la périphérie de la société française et qu’il faudrait conduire vers son centre. Nous pouvons être devant un Français parfaitement socialisé qui connaît ce centre, y vit, mais refuse consciemment d’en adopter toutes les normes. Voilà pourquoi la notion d’« échec de l’intégration » devient insuffisante.

Elle suppose que l’assimilation constituait l’objectif désiré et que celui qui ne l’atteint pas en serait incapable. Or l’objecteur culturel introduit une hypothèse autrement dérangeante : et s’il ne voulait tout simplement pas être assimilé ? Il ne s’agit plus alors d’une incapacité, mais d’un refus. Non plus seulement d’une différence héritée, mais d’une différence revendiquée. Non plus d’un déficit d’intégration, mais d’une dissidence culturelle.

C’est en cela que certains de ces jeunes Français issus de l’immigration peuvent être décrits comme les nouveaux objecteurs de conscience culturels : non comme des exilés vivant mentalement ailleurs, mais comme des contestataires installés au cœur même de la société française qu’ils interrogent.

L’Occident leur a enseigné l’autonomie individuelle, la liberté de conscience et le droit de choisir leurs convictions. Certains prennent aujourd’hui ces principes au mot et les retournent vers la société qui les a proclamés. Ils revendiquent jusqu’au droit de ne pas vouloir lui ressembler : droit de pratiquer ostensiblement leur religion, de porter le voile, de fréquenter la mosquée, mais aussi de contester les orientations géopolitiques dominantes et d’affirmer leur antisionisme.

L’intégration n’est pas l’allégeance culturelle

C’est finalement ici que la comparaison avec l’objection de conscience retrouve toute sa portée. L’objecteur militaire affirmait que l’État ne pouvait disposer entièrement de sa conscience au nom de l’obligation militaire. L’objecteur culturel affirme, à son tour, que la société ne dispose d’aucun droit absolu sur son identité, ses convictions et sa représentation de la vie bonne.

Il accepte la loi commune, mais refuse que celle-ci soit prolongée par une obligation implicite de conformité culturelle. Il accepte la citoyenneté française, mais récuse l’idée que cette citoyenneté devrait conduire à l’effacement de sa religion, de sa mémoire familiale ou de certaines de ses valeurs.

Car l’intégration sociale n’est pas une allégeance culturelle. Être intégré signifie participer à la société, respecter ses lois et reconnaître les mêmes droits aux autres citoyens. Cela ne signifie pas approuver toutes ses évolutions (dérives) politiques, morales ou culturelles. Un citoyen n’a pas davantage l’obligation d’aimer les mœurs dominantes qu’il n’a celle d’approuver la politique étrangère de son gouvernement.

C’est précisément dans cet espace que surgit la figure de l’objecteur de conscience culturel. Il peut être français sans souhaiter devenir culturellement interchangeable avec la majorité. Il peut être musulman sans être extérieur à la nation. Il peut fréquenter une mosquée, conserver une morale religieuse, défendre la Palestine ou critiquer certaines évolutions de la société occidentale sans que ces positions constituent, en elles-mêmes, une rupture avec la citoyenneté française.

Son objection tient finalement dans une formule : « Je respecterai les lois communes, mais je ne vous abandonnerai pas ma conscience. »

Et c’est peut-être là le paradoxe le plus saisissant de l’assimilation contemporaine. Une société qui a élevé l’autonomie individuelle au rang de valeur suprême découvre que certains de ses enfants, notamment issus de l’immigration, utilisent précisément cette autonomie pour refuser de lui ressembler.

Ces nouveaux objecteurs ne sont donc pas les laissés-pour-compte de l’intégration. Ils peuvent en devenir les dissidents culturels : suffisamment intégrés pour connaître les normes de la société française, suffisamment autonomes pour les examiner, et suffisamment attachés à leur liberté de conscience pour en récuser certaines, voire les combattre politiquement.

La question n’est alors plus : « Pourquoi refusent-ils de s’intégrer ? » Elle devient : « Pourquoi faudrait-il, pour être pleinement français, penser, croire et vivre culturellement comme la majorité ? »

(Suite et fin)

Source : La Nouvelle République

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