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Autopsie de la mythologie de la France résistante après 1945 par Khider Mesloub

Autopsie de la mythologie de la France résistante après 1945 par Khider Mesloub

  • Khider Mesloub analyse la construction dès 1945 de l'image d'une France unanimement résistante face aux divisions de l'Occupation.
  • Ce récit national répondait aux nécessités politiques de l'après-guerre pour éviter de graves affrontements sociaux et la révolution.
  • Une alliance entre gaullistes et communistes a permis d'élaborer une mémoire commune occultant la collaboration avec le régime de Vichy.
  • Le général de Gaulle et l'Appel du 18 juin ont été érigés en figures centrales et événements fondateurs de cette narration héroïque.
  • La mémoire officielle a ainsi substitué un récit mythologique à l'histoire réelle pour nourrir la cohésion nationale.

Dans cette deuxième partie, Khider Mesloub poursuit son autopsie des mythologies nationales françaises en s’intéressant à la manière dont, dès 1945, s’est construite l’image d’une France unanimement résistante. Selon l’auteur, cette représentation ne relève pas seulement d’une lecture héroïque du passé : elle répond également aux nécessités politiques de l’après-guerre, dans une France profondément divisée par l’Occupation, la collaboration et les affrontements sociaux.
Khider Mesloub analyse ainsi le rôle joué par la mémoire officielle dans la reconstruction de l’unité nationale. À travers la figure de Charles de Gaulle, progressivement érigée en incarnation de la France résistante, et la sacralisation de l’Appel du 18 juin, un récit national se met en place, sélectionnant certains événements tout en reléguant d’autres aspects de l’histoire au second plan.
L’auteur s’interroge alors sur la fonction politique de cette mémoire : que cherche-t-elle à préserver, et que contribue-t-elle à effacer ? C’est cette fabrication d’une France résistante, ainsi que l’occultation de la France collaborationniste, que Khider Mesloub examine dans cette deuxième partie.

1945 : l’invention d’une France résistante
Comment expliquer alors la puissance de cette mythologie ? La réponse réside dans les nécessités politiques de l’après-guerre. En 1945, la France sort profondément divisée de l’Occupation. L’administration, une partie importante des élites économiques, politiques et policières ont collaboré avec Vichy ou se sont accommodées de l’ordre imposé par l’occupant nazi.
Le pays apparaît traversé par des tensions susceptibles de déboucher sur de graves affrontements sociaux internes.
La révolution menace. Dans ce contexte, le récit d’une « France unanimement résistante » constitue un puissant instrument de réconciliation nationale. Portée par une alliance objective entre gaullistes et communistes (staliniens), cette représentation permet de refermer les blessures de l’Occupation, d’atténuer la question de la collaboration et de reconstruire l’unité nationale sur des fondations héroïques. Reconstruire l’unité nationale exige la production d’un récit réconciliateur. Gaullistes et communistes participent alors, chacun pour leurs propres raisons, à l’élaboration d’une mémoire commune mythologique présentant la France comme une nation essentiellement résistante.
Le général de Gaulle devient naturellement la figure centrale de cette reconstruction mémorielle. Progressivement, l’Appel du 18 juin est élevé au rang d’événement fondateur.
La « Résistance » devient le récit national de référence. Le chef de la France libre se transforme en incarnation de la nation elle-même.
Le résultat est l’une des plus remarquables opérations de fabrication mythologique de l’histoire contemporaine française.
À travers les commémorations officielles, les manuels scolaires, les discours politiques, les musées, les monuments, les noms de rues, les productions cinématographiques et les célébrations nationales, l’histoire complexe de l’Occupation est réorganisée autour d’une narration héroïque centrée sur la figure providentielle du général de Gaulle. L’objectif n’est pas seulement de raconter le passé.
Il consiste à produire une représentation du présent. Car la fonction profonde de ces légendes n’est pas historique. Elle est politique.

La mythologie gaullienne occulte la France collaborationniste
L’Appel du 18 juin et la « Résistance » constituent aujourd’hui les principaux piliers de la religion civique française. Ils fournissent à la République ses saints, ses martyrs, ses textes fondateurs et ses cérémonies commémoratives.
Ils permettent d’entretenir l’image d’une nation naturellement portée vers la liberté, spontanément réfractaire à l’oppression et constamment située du bon côté de l’histoire.
Comme toutes les mythologies nationales, cette construction ne repose pas sur un mensonge absolu. Elle s’appuie sur des événements réels. Mais elle les sélectionne, les simplifie, les réorganise et les magnifie jusqu’à leur faire dire autre chose que ce qu’ils furent réellement. Derrière l’Appel du 18 juin se trouvait un général sans troupes, sans territoire et sans véritable base politique, tentant de maintenir l’existence symbolique d’une France combattante au moment même où l’appareil d’État et l’immense majorité des élites se ralliaient à Pétain.
Derrière la « Résistance » se trouvait un mouvement longtemps minoritaire, fragmenté et traversé de contradictions.
Derrière la légende nationale se trouvait une société profondément divisée.
Toute la fonction de la mémoire officielle consiste précisément à faire oublier cette réalité afin de substituer à l’histoire réelle un récit mythologique capable de nourrir la cohésion nationale et de légitimer l’ordre capitaliste existant.
(Suite et fin)
Khider Mesloub

Source : La Nouvelle République

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