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Sahara occidental : entre impunité internationale, disparitions forcées et résistance d'un peuple oublié

Sahara occidental : entre impunité internationale, disparitions forcées et résistance d'un peuple oublié

  • Le Sahara occidental connaît l'un des taux de disparus les plus élevés au monde dans le contexte des guerres et des dictatures.
  • Deux fosses communes abritant les restes de huit Sahraouis disparus et assassinés ont été découvertes à Fadret Leguiaa, à Meheris.
  • La Cour de justice de l'Union européenne a annulé en 2024 les accords agricoles et de pêche avec le Maroc pour le Sahara occidental.
  • Aminatou Haidar et Elgalia Djimi ont été victimes de disparition forcée pendant 3 ans et 7 mois dans un centre clandestin.
  • Le rapport de la commission vérité marocaine de 2008 ne mentionne jamais le Sahara, utilisant uniquement l'expression provinces du Sud.

 Abandonné à son sort en 1976, alors que les derniers soldats espagnols s’enfuyaient à la hâte et que l’occupation marocaine se poursuivait depuis novembre 1975, le peuple du Sahara occidental n’a eu d’autre choix que de fuir, mourir, combattre, résister sur place, ou être arrêté et victime de disparition forcée.

Par : Dr Carlos Martín Beristain* 
Le Sahara enregistre l’un des taux de disparus les plus élevés au monde par rapport à l’ensemble de sa population, dans le contexte des guerres et des dictatures. Après avoir été occupée par l’armée espagnole lors du partage de l’Afrique dès 1884, la terre du Sahara n’était pas une ‘’terra nullius’’ ; elle avait un possesseur légitime dont elle constituait l’essence même, à l’instar de tous les peuples qui habitent leurs terres depuis leurs ancêtres immémoriaux. Ces jours-ci, les informations rapportent que les États-Unis voulaient retrancher une lettre du nom de la Mission des Nations unies pour l’organisation d’un référendum au Sahara occidental (Minurso). Alors que le royaume du Maroc s’oppose au respect de l’accord ayant donné naissance à cette mission et au  feu depuis 1991, voilà que le «maître du monde» entend désormais imposer un nouvel alphabet visant à consolider la spoliation, dispensant ainsi toute consultation. Dans ce vieux monde technoféodal, il nous faudra chercher dans le dictionnaire de nouveaux termes pour qualifier l’impudence du pouvoir.
On affirme que le veto croisé entre les États-Unis et la Russie a paralysé sa confirmation et qu’elle devra finalement être démantelée. C’est là une manière bien banale de présenter les choses, car il y a eu un veto qui s’est opposé à la reconduction en tordant le bras aux Nations unies, tandis qu’un autre exigeait de maintenir le statu quo pour une année supplémentaire. Il y a 13 ans, nous avons découvert deux fosses communes abritant les restes de huit Sahraouis disparus et assassinés – dont deux enfants – au cœur d’un champ de mines long de 2 700 kilomètres et large de cinq, dans un lieu nommé Fadret Leguiaa, à Meheris. Les faits remontent au 12 février 1976, avant le retrait définitif de l’Espagne du Sahara. Deux des victimes portaient sur elles des cartes d’identité identiques à celles que nous possédions tous alors dans l’Espagne franquiste. Lorsque nous avons publié nos travaux de recherche, le Maroc – qui proclame aujourd’hui sa proposition d’autonomie – avait menti au sujet de ces huit disparus. Selon une liste officielle publiée en 2010 sur le site du Conseil consultatif des droits de l’homme du Maroc (CCDH), certains étaient prétendument en vie, d’autres auraient péri au combat, d’autres encore auraient été enlevés avant de mourir loin de là, tandis que l’existence même de certains était tout bonnement ignorée. Après cette découverte, pas le moindre tressaillement de visage. Les mensonges se sont de nouveau ajoutés aux précédents, constituant une partie de la réponse adressée au Groupe de travail sur les disparitions forcées ou involontaires des Nations unies. Telle est l’impunité à laquelle les puissants entendent nous condamner. Les familles, que je rencontre aujourd’hui, continuent d’attendre. Ces jours-ci, les médias font état d’un veto croisé entre les États-Unis et la Russie, qui rend caduque la reconduction du mandat de la Minurso. Les tentacules qui s’étendent sur le territoire invisibilisent à nouveau les populations. À l’instar de l’époque du partage de l’Afrique à la règle, celui-ci s’opère dans un bureau ou dans le hall d’un hôtel, là où se concluent les affaires. Le peuple, qui, ce dimanche soir, écoute de la musique et visionne quelques témoignages sur la répression dans la zone occupée par le Maroc, projetés sur cet écran sous les étoiles de ces camps de réfugiés, ne compte tout simplement pas. Les récits délibérément biaisés mettent l’accent sur la rivalité entre le Maroc et l’Algérie, occultant totalement la complicité européenne en violation des résolutions des Nations unies ou de l’avis consultatif de la Cour internationale de justice de 1975. Une autre manœuvre pour éviter de parler des hommes et des femmes. En 2024, la Cour de justice de l’Union européenne (CJUE) a rendu plusieurs arrêts annulant définitivement les accords agricoles et de pêche entre l’Union européenne et le Maroc pour ce qui concerne le Sahara occidental, au motif que son peuple n’avait pas été consulté. Lorsqu’il s’agit des autres, la démocratie devient un obstacle. Ils ont fait du Sahara un symbole d’infamie. Pour ne pas appeler les choses par leur nom, ils ont inventé une pléthore euphémismes, plutôt que d’admettre que la réalité est dictée par celui qui commande. Et celui qui commande est celui qui détient le pouvoir. Les armes. La ligne tracée par ces mains prescrit la souffrance.
En 2017, au Sahara, on m’a interdit d’entrer pour présenter les résultats de l’enquête sur les fosses communes aux familles des victimes elles-mêmes car, selon les mots des agents des services de renseignement qui m’ont contraint à remonter l’escalier de l’avion : «Votre présence constitue un problème de sécurité d’État». La vérité est dangereuse en territoire occupé. Ce seul exemple, parmi les violences physiques et la marginalisation que subissent les Sahraouis sur leur propre terre, entre la peur omniprésente et les expulsions de tant d’autres, devrait suffire à démontrer que l’imposition ne saurait constituer une quelconque base de dialogue. Aucune issue politique ne pourra voir le jour sans la prise en compte de son peuple et sans le respect des droits humains. En 1987, un petit groupe de Sahraouis, comprenant plusieurs femmes, s’était préparé à la visite d’une mission des Nations unies à Laâyoune, alors que l’on préparait l’arrivée de ce qui allait devenir la Minurso. Elles avaient tapissé leur corps de tracts sous leurs vêtements pour réclamer le respect de leurs droits. Avant même de pouvoir descendre dans la rue, elles furent arrêtées. Aminatou Haidar et Elgalia Djimi ont été victimes de disparition forcée pendant 3 ans et 7 mois dans un centre de détention clandestin du PCCMI, situé à quelques centaines de mètres seulement de leurs familles, aux côtés de Brahim, dans la maison duquel je recueillais des témoignages, animé par le respect et protégé de la peur. Mon traducteur, Abdalahi, a passé 10 ans disparu dans trois centres de détention clandestins.
Il a failli mourir de marasme à Agdez, cette forme de malnutrition aiguë que nous observions chez les enfants mourant de faim – réduits à la peau et les os – et que nous étudions à la Faculté de médecine. Dans le rapport rendu en 2008 par la commission vérité marocaine, appelée «Instance Équité et Réconciliation», le nom du Sahara n’est jamais mentionné ; il y est uniquement question des «provinces du Sud». Le nom vous retire votre identité, avant même qu’on ne vous dépossède de tout. Pendant que les décideurs politiques déploient leurs arguments autoritaires, la population prend son mal en patience et résiste. Mais la patience stratégique des Sahraouis s’est brisée il y a un couple d’années : on compte déjà des morts et des blessés à quelques centaines de kilomètres à peine de ces camps. Si personne ne contribue à leur restituer leur horizon, ce peuple en fera les frais sous nos regards passifs et avec la complicité de ceux qui ont continué à voter pour réduire le silence au silence. Le seul référendum qui ait jamais été organisé au Sahara n’était qu’un simulacre préparé par ceux qui étaient alors détenus dans le centre clandestin de Kalaat Magouna, lorsqu’on leur a annoncé leur libération imminente. Que ce référendum reste le seul ou qu’il soit le dernier dépendra de nos actes.
       Rabouni, le 2 novembre 2026 
*Le Dr Carlos Martín Beristain est un médecin, psychologue et expert de renommée internationale d’origine espagnole, spécialiste des droits de l’homme, de l’accompagnement psychosocial des victimes et de l’investigation médico-légale des atrocités de masse. 
C. M. B.
Source : Le jour d'Algérie

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