Dans les montagnes meurtries de Darguina, où les flammes ont réduit une grande partie de la forêt en cendres, des jeunes ont choisi de répondre au désastre par un geste d’une rare humanité : semer des graines pour nourrir les oiseaux et les animaux sauvages privés de leur habitat et de leur nourriture.
Par Hafit Zaouche
Les images ont rapidement fait le tour des réseaux sociaux. Dans une forêt devenue noire, quelques jeunes avancent entre les troncs calcinés et répandent du blé, de l’orge et d’autres graines. Le geste paraît simple. Pourtant, dans ce décor de désolation, il prend une dimension bouleversante.
Darguina, dans la wilaya de Béjaïa, a été durement frappée par les derniers incendies. Des pans entiers de son couvert forestier ont disparu sous les flammes. Là où il y avait des arbres, des refuges, des nids, des terriers et une multitude de vies, il ne reste parfois que des cendres. Mais les animaux ont, eux aussi, tout perdu. Pour les oiseaux, les petits mammifères et toute la faune sauvage, la forêt n’est pas seulement un paysage. Elle est une maison. Elle est un garde-manger, un refuge, un lieu de reproduction et de survie. Lorsque la forêt brûle, ce sont des milliers de vies silencieuses qui se retrouvent brutalement sans abri et sans nourriture.
C’est face à cette détresse invisible que les jeunes de l’association Oxy-Jeunes Darguina ont décidé d’agir. Alors que beaucoup sont encore mobilisés par l’aide aux familles sinistrées, que la fatigue et les nuits blanches s’accumulent, ces bénévoles ont trouvé le temps de penser à ceux qui ne peuvent ni demander de l’aide ni fuir la catastrophe.
Ils ont acheté des quantités de graines et de nourriture et sont montés dans les zones forestières touchées pour les déposer à différents endroits. Un geste discret, sans grands moyens, mais qui a profondément ému les internautes. Car dans ces montagnes dévastées, quelque chose d’inattendu s’est produit : au milieu du silence des arbres morts, les hommes ont recommencé à parler au vivant.
L’un des membres d’Oxy-Jeunes Darguina raconte une scène qu’il n’oubliera probablement jamais. «Parmi les scènes les plus dures et les plus éprouvantes que j’ai vécues, il y a celle-ci… Entendre le chant des oiseaux dans une forêt calcinée, alors que nous répandions du blé, de l’orge et de la nourriture pour les oiseaux et les animaux…».
Il parle de cette forêt dans laquelle il a grandi, de cette forêt qui faisait partie de sa vie et qui, en quelques heures, a été transformée en cendres. «Hier, j’ai pleuré comme un petit enfant. Un sentiment indescriptible, une douleur impossible à expliquer avec des mots…».
Derrière ces quelques phrases se trouve toute la douleur d’une génération qui voit disparaître un morceau de son enfance, de son territoire et de sa mémoire. Et pourtant, même épuisés par plusieurs jours de mobilisation et trois nuits blanches consacrées à la distribution des aides, les jeunes ont choisi de revenir vers la forêt.
«Malgré l’ampleur de la catastrophe, malgré la fatigue et l’épuisement, nous avons volé un peu de temps, au sein de l’association Oxy-Jeunes Darguina, pour venir déposer de la nourriture aux oiseaux et aux animaux».
Puis vient la phrase qui résume peut-être toute la beauté de cette initiative : «Dans cette forêt morte, quelques oiseaux continuaient pourtant à chanter… Comme s’ils refusaient, eux aussi, de croire que leur maison avait disparu». Ce chant, au milieu des cendres, ressemble à un dernier fil d’espoir.
Les images de ces jeunes semant des graines sur les sommets et dans les zones incendiées ont suscité une vague de réactions. Beaucoup d’Algériens y ont vu bien davantage qu’une opération de nourrissage. Ils y ont reconnu une autre forme de solidarité, une solidarité qui dépasse les frontières de l’espèce humaine.
Car après avoir porté secours aux familles, distribué de l’eau, des médicaments, des vêtements et des denrées alimentaires, ces jeunes ont pensé aux autres victimes du feu : celles qui ne parlent pas notre langue, qui ne peuvent pas frapper à une porte, qui ne peuvent pas appeler au secours. Les animaux n’ont pas choisi de vivre au milieu des flammes. Ils n’ont pas pu sauver leurs nids, leurs terriers ou leurs réserves de nourriture. Ils ont simplement subi.
Alors, dans une forêt où tout semble avoir été réduit au silence, des mains humaines sont venues déposer quelques graines. Quelques graines seulement.
Mais parfois, l’espoir commence avec presque rien. Cette initiative rappelle surtout une
évidence que nous oublions parfois : protéger une forêt, ce n’est pas uniquement sauver des arbres. C’est protéger toutes les vies qui dépendent d’elle. Chaque arbre disparu emporte avec lui un refuge. Chaque nid détruit raconte une disparition. Chaque source tarie, chaque terrier brûlé, chaque hectare réduit en cendres bouleverse un équilibre fragile. À Darguina, les jeunes d’Oxy-Jeunes ont choisi de ne pas détourner le regard. Ils ont regardé la forêt brûlée. Ils ont entendu le chant des oiseaux. Et ils ont répondu. Pas avec de grands discours, mais avec des graines.
Dans le noir laissé par les incendies, ces jeunes ont semé bien plus que du blé ou de l’orge. Ils ont semé un message : même lorsque la nature est blessée, l’homme peut encore choisir d’être à ses côtés. Et peut-être qu’un jour, lorsque les premières pousses reviendront, lorsque les premiers insectes réapparaîtront et que les oiseaux retrouveront leurs arbres, cette forêt se souviendra de ceux qui, au lendemain du désastre, ne l’ont pas abandonnée.
Parce que la forêt a, elle aussi, des droits sur nous. Et parce que les cris du silence trouvent toujours quelques âmes pour y répondre.
H. Z.





























