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Masoud Zaghar : l’un des hommes les plus célèbres et influents du renseignement algérien

Masoud Zaghar : l’un des hommes les plus célèbres et influents du renseignement algérien

Il a caché un futur président de la République dans une villa à Casablanca. Il a négocié avec les plus grandes fortunes américaines. Sa richesse aurait atteint, selon plusieurs sources, près de deux milliards de dollars. Puis, en une seule nuit de janvier 1983, tout s'est effondré. Figure aussi influente que mystérieuse de l'Algérie indépendante, Massoud Zeggar demeure l'un des personnages les plus énigmatiques de l'histoire du pays. Homme d'affaires prospère, acteur majeur de la Révolution, cofondateur des premiers services de renseignement algériens et proche confident du président Houari Boumédiène, il finit pourtant accusé de trahison, d'espionnage et de corruption par le régime auquel il avait lui-même contribué. Comment un industriel originaire d'El Eulma est-il devenu l'un des artisans de l'appareil sécuritaire algérien avant d'être brutalement écarté du pouvoir ? Plus de quarante ans après sa chute, son parcours continue d'alimenter les interrogations.

Des usines de confiserie aux maquis de la Révolution

Né le 8 décembre 1926 à El Eulma, dans la wilaya de Sétif, Massoud Zeggar grandit au sein d'une famille de commerçants modestes. Rien ne laisse alors présager le destin exceptionnel qui l'attend. Avant même le déclenchement de la guerre de Libération, il s'impose comme un entrepreneur accompli. Il dirige trois usines de confiserie, deux en Algérie et une au Maroc, tout en développant un important réseau de relations d'affaires. En décembre 1956, il rejoint les rangs du Front de libération nationale sous le nom de guerre Rachid Casa. Aux côtés du colonel Abdelhafid Boussouf, considéré comme le fondateur des services spéciaux algériens, il participe à la création du Service spécial de prévoyance (SSP), structure qui donnera naissance par la suite au Ministère de l'Armement et des Liaisons générales (MALG). Sa mission consiste alors à organiser l'approvisionnement de la Révolution en armes, en munitions et en explosifs. Cette responsabilité devient encore plus stratégique après le détournement, en octobre 1956, de l'avion transportant Ahmed Ben Bella et quatre autres dirigeants du FLN par l'armée française. Ces activités l'amènent à voyager constamment entre l'Europe et le monde arabe, où il construit progressivement un réseau de contacts d'une rare ampleur. Au cours de cette période, il fait notamment la connaissance de Charlotte de Habsbourg, héritière de la maison impériale d'Autriche, avec laquelle il noue une relation d'amitié.

L'un des bâtisseurs du MALG

Aux côtés de Si Mabrouk Boussouf, Massoud Zeggar devient l'un des principaux artisans de la création du MALG, le service de renseignement du FLN qui servira de matrice à l'ensemble des structures de sécurité de l'Algérie indépendante : la Sécurité militaire, puis le Département du renseignement et de la sécurité (DRS), avant les services actuels. Depuis le Maroc, il contribue à mettre en place une véritable industrie d'armement destinée à soutenir l'Armée de libération nationale. Il participe également à l'organisation des réseaux d'approvisionnement qui permettent d'assurer la continuité de la lutte armée. Son rôle prend une dimension particulière en 1961, lors de la grave crise opposant le Gouvernement provisoire de la République algérienne (GPRA) à l'état-major dirigé par Houari Boumédiène. Selon plusieurs témoignages, Massoud Zeggar cache alors ce dernier pendant près de trois mois dans une villa de Casablanca, alors qu'Abdelhafid Boussouf aurait donné l'ordre de l'éliminer. Cet épisode, longtemps resté méconnu, scelle une relation de confiance durable entre les deux hommes.

Le confident de Boumédiène et l'émissaire discret vers Washington

Après l'indépendance, Massoud Zeggar ne quitte pas les cercles du pouvoir. Au contraire, son influence s'accroît considérablement. Proche du président Houari Boumédiène, il devient l'un des hommes d'affaires les plus puissants de l'Algérie indépendante. Selon plusieurs sources, sa fortune personnelle aurait atteint près de deux milliards de dollars. Sa véritable force réside toutefois dans son exceptionnel carnet d'adresses aux États-Unis. Il y passe une partie importante de son temps et entretient des relations privilégiées avec de nombreux responsables politiques, chefs d'entreprise et personnalités influentes du monde économique américain. À une époque où les relations entre Alger et Washington restent particulièrement sensibles, Zeggar joue le rôle d'intermédiaire discret entre les deux capitales. Sans disposer d'un statut diplomatique officiel, il devient l'émissaire de confiance de Houari Boumédiène auprès des États-Unis. Il contribue notamment aux discussions liées à la politique énergétique algérienne au moment où le pays affirme pleinement sa souveraineté sur ses ressources en hydrocarbures. Pour Washington, Massoud Zeggar représente un interlocuteur privilégié dans un pays difficile d'accès. Pour Alger, il constitue une passerelle vers les sphères décisionnelles américaines, un rôle exceptionnel pour un homme qui agit le plus souvent dans l'ombre.

L'affaire qui éclabousse son image : l'enlèvement de sa propre sœur

En 1978, Massoud Zeggar se retrouve au cœur d'une affaire qui fait grand bruit à l'international. Il est accusé d'avoir organisé l'enlèvement de sa sœur, Dalila Machino, réfugiée à Montréal, afin de la ramener de force en Algérie. À l'origine de cette affaire figure son opposition au mariage célébré en 1975 à Paris entre Dalila et Denis Machino, un étudiant français qu'elle avait rencontré à Alger. Selon les informations relayées à l'époque par la presse internationale, Massoud Zeggar serait entré illégalement au Canada avant de faire embarquer sa sœur à bord de son avion privé de type DC-8, après l'avoir, selon ces mêmes sources, fait sédater. De retour en Algérie, Dalila aurait été retenue durant plusieurs mois dans la maison familiale à El Eulma avant d'être contrainte d'épouser un ressortissant algérien. En mars 1981, elle parvient finalement à s'enfuir pour rejoindre son premier mari en France. Peu après, elle dément publiquement les accusations d'enlèvement, vraisemblablement afin d'apaiser les tensions et d'éviter d'éventuelles poursuites engagées par les autorités canadiennes. Même si l'affaire reste controversée, elle marque un tournant majeur. Pour la première fois, l'image du puissant homme d'affaires est sérieusement écornée sur la scène internationale.

La chute après la disparition de Boumédiène

La véritable rupture intervient toutefois après la mort du président Houari Boumédiène, en décembre 1978. Privé de son principal soutien au sommet de l'État, Massoud Zeggar tente à plusieurs reprises d'entrer en contact avec le nouveau président, Chadli Bendjedid, afin de lui présenter les missions que lui avait confiées son prédécesseur et de proposer ses services. Mais Chadli Bendjedid se montre réservé face à l'influence financière et au vaste réseau international de Zeggar. À cette méfiance s'ajoute le rôle déterminant d'un homme : le colonel, puis général, Larbi Belkheir, alors secrétaire général de la Présidence de la République et considéré comme l'un des principaux architectes du nouveau système de pouvoir. Le 17 décembre 1982, lors d'une escale du président Chadli à Paris après une visite officielle en Belgique, Massoud Zeggar tente une ultime fois d'obtenir un entretien grâce à l'intervention de Larbi Belkheir. Quelques semaines plus tard, le 8 janvier 1983, alors qu'il se trouve à Genève et que plusieurs de ses proches le mettent en garde contre un retour en Algérie, il choisit malgré tout de rentrer. À peine arrivé à son domicile, il est arrêté par les services de la Sécurité militaire. Sa résidence est minutieusement perquisitionnée. Des effets personnels, des armes ainsi que du matériel technique sont saisis. Selon plusieurs ouvrages consacrés à cette affaire, Massoud Zeggar demande alors l'autorisation de passer un appel téléphonique et contacte directement Larbi Belkheir pour l'informer de son arrestation. Ce dernier l'aurait rassuré, lui conseillant de coopérer avec les enquêteurs et lui promettant que la situation serait rapidement réglée. Massoud Zeggar suit cette recommandation. Il restera pourtant détenu pendant 34 mois, soit près de trois années, une période qui, selon ses proches, laissera de profondes séquelles physiques et psychologiques.

Trente-neuf jours de garde à vue pour une limite légale de quarante-huit heures

Massoud Zeggar est poursuivi pour trahison, espionnage au profit d'une puissance étrangère et corruption. Durant les premiers jours de sa détention, il est placé onze jours à l'isolement. Selon son avocat, les enquêteurs cherchent alors à lui faire signer des aveux qu'il qualifiera plus tard de « fictifs et humiliants ». Il ne sera présenté devant le procureur de la République que le 16 février 1983, soit 39 jours après son arrestation. Une durée largement supérieure à la limite légale de 48 heures prévue par la législation algérienne de l'époque. Son avocat, Taïeb Belloula, dénoncera par la suite de graves irrégularités dans la procédure. Selon lui, les missions confiées à Massoud Zeggar par Houari Boumédiène relevaient pleinement des prérogatives de l'État. En le poursuivant, c'était indirectement l'action du président défunt qui se retrouvait mise en cause. À l'issue d'un procès exceptionnel devant le tribunal militaire de Blida, Massoud Zeggar est finalement acquitté de l'ensemble des accusations portées contre lui. Plusieurs sources attribuent en partie cette décision à une intervention discrète des autorités américaines. Mais cette victoire judiciaire arrive trop tard. Pendant son incarcération, son immense fortune est progressivement démantelée. Selon plusieurs témoignages, ses biens font l'objet de multiples opérations de pression et de spoliation. Massoud Zeggar adresse même une lettre au président Chadli Bendjedid afin d'obtenir l'autorisation de liquider lui-même ses entreprises, proposant que leur valeur soit reversée à l'État algérien. Cette demande restera sans réponse. Son empire économique ne se relèvera jamais. Au cours des années 1980, il perd définitivement l'essentiel de son patrimoine.

Le mystère demeure : pourquoi Massoud Zeggar est-il tombé ?

Plus de quarante ans après son arrestation, les véritables raisons de la chute de Massoud Zeggar continuent d'alimenter les débats. Pour plusieurs auteurs et témoins de cette période, l'objectif réel de ceux qui ont orchestré son éviction était de mettre la main sur les dizaines de milliers de documents d'archives qu'il conservait en Suisse. Ces archives auraient contenu des informations particulièrement sensibles sur les années de pouvoir de Houari Boumédiène. Une autre hypothèse, jamais confirmée, continue également de circuler. Selon certains proches, Massoud Zeggar aurait été le demi-frère de Houari Boumédiène du côté maternel. Une rumeur qui, selon cette version, expliquerait pourquoi ses difficultés n'auraient véritablement commencé qu'après la disparition du président en 1978. Aucune de ces hypothèses n'a toutefois été officiellement établie, ce qui contribue à entretenir le mystère qui entoure encore aujourd'hui cette affaire.

Une fin discrète après une ascension exceptionnelle

Affaibli par près de trois années de détention et ruiné après le démantèlement de son empire économique, Massoud Zeggar choisit de s'installer en Espagne après sa libération. Il s'éteint le 21 novembre 1987 dans une chambre d'hôtel à Madrid. Officiellement, son décès est attribué à une crise cardiaque. Plusieurs observateurs qualifieront néanmoins cette disparition de « mystérieuse », notamment parce qu'elle intervient moins d'un an après une nouvelle réorganisation des services de sécurité algériens.

Un héritage qui continue de diviser

Malgré sa disparition, Massoud Zeggar demeure une personnalité incontournable pour les historiens et les spécialistes de l'Algérie contemporaine. Son parcours a fait l'objet de plusieurs ouvrages de référence, parmi lesquels L'Affaire Zeggar : Décomposition d'un État, l'Algérie sous Chadli de Hanifi Taguemout, Si Zeggar, l'Algérien hors du commun de Sadek S. Larkèche, ainsi que Du MALG au DRS d'Elias Aroubi et Algérie - France : crimes et mensonges d'État de Lounis Aggoun et Jean-Baptiste Rivoire, qui consacrent plusieurs chapitres à son histoire. À El Eulma, un stade porte aujourd'hui son nom. En novembre 2022, un colloque organisé à Alger à l'occasion du trente-sixième anniversaire de sa disparition lui a rendu hommage en le présentant comme le « père spirituel des services de renseignement algériens ». Les intervenants ont notamment rappelé son rôle dans la mise en place de l'industrie d'armement, du renseignement extérieur et de la diplomatie algérienne durant les premières années de l'indépendance. Plus récemment, sa tombe, située à El Eulma, a été vandalisée. Un acte condamné par les autorités locales, qui y ont vu une atteinte à la mémoire d'une personnalité ayant marqué l'histoire de la ville.

Un destin à l'image des zones d'ombre de l'Algérie indépendante

Du Service spécial de prévoyance (SSP) aux cellules de la prison de Blida, en passant par les plus hautes sphères du pouvoir algérien et les réseaux d'influence américains, le parcours de Massoud Zeggar résume à lui seul plusieurs décennies d'histoire de l'Algérie indépendante. Homme d'affaires, artisan de la Révolution, bâtisseur des premiers services de renseignement, intermédiaire diplomatique et proche de Houari Boumédiène, il a occupé une place centrale dans plusieurs épisodes majeurs de la construction de l'État algérien. Puis, presque du jour au lendemain, celui qui avait contribué à bâtir les rouages du pouvoir est devenu l'une de ses principales victimes. Plus de quatre décennies après sa disparition, Massoud Zeggar demeure une figure aussi fascinante que controversée. Son parcours continue d'interroger historiens, journalistes et chercheurs, illustrant les zones d'ombre, les rivalités internes et les rapports de force qui ont marqué les premières décennies de l'Algérie indépendante.

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