Vingt-deux hommes, une même patrie et une seule ambition : libérer l’Algérie du joug colonial. En juin 1954, alors que le mouvement nationaliste traverse une période de profondes divisions, ces militants prennent une décision qui va bouleverser le cours de l’histoire. Réunis clandestinement à Alger, ils choisissent la lutte armée comme voie vers le recouvrement de la souveraineté nationale. Leur engagement ouvre la voie à la Révolution du 1er Novembre 1954, devenue le symbole du courage, de la résistance et de l’attachement indéfectible du peuple algérien à sa liberté. Plus de sept décennies après cette rencontre, le Groupe des 22 demeure l’un des repères essentiels de la mémoire nationale et un hommage vivant aux générations qui ont sacrifié leur vie pour que l’Algérie soit libre.
Déclaration du 1er Novembre 1954, le texte fondateur de la Révolution algérienne
Le Groupe des 22, une page fondatrice de l’histoire nationale algérienne
Certaines dates ne se contentent pas de marquer le calendrier : elles changent le destin d’une nation. La réunion du Groupe des 22, organisée en juin 1954 à Alger, appartient à ces moments qui ont profondément marqué l’histoire de l’Algérie. Elle représente une étape décisive dans la préparation de la lutte de libération nationale et dans le passage du mouvement nationaliste à l’action révolutionnaire.
Derrière cette appellation se trouvent vingt-deux militants algériens, issus pour la plupart de l’Organisation spéciale (OS), qui ont compris la nécessité de donner une nouvelle orientation au combat pour l’indépendance. Leur réunion intervient dans un contexte particulièrement difficile, marqué par les divisions politiques, les difficultés organisationnelles et la répression coloniale.
Pour ces hommes, l’avenir de leur pays ne pouvait être abandonné aux hésitations politiques. La liberté de l’Algérie constituait un objectif qui exigeait une mobilisation déterminée, une organisation solide et une volonté collective.
La décision prise lors de cette rencontre allait contribuer à préparer le déclenchement de la Révolution du 1er Novembre 1954. Elle s’inscrit dans une longue histoire de résistance algérienne, commencée dès les premières années de la conquête française et poursuivie par plusieurs générations de combattants et de militants nationalistes.
Le Groupe des 22 représente ainsi l’une des expressions les plus marquantes de cette volonté de libération qui a traversé l’histoire du peuple algérien.
De l’Émir Abdelkader au mouvement national : une résistance qui n’a jamais cessé
Pour mesurer toute la portée historique de la réunion des 22, il est indispensable de replacer leur engagement dans la continuité des résistances algériennes.
Dès le début de la conquête française en 1830, des hommes et des femmes se sont dressés contre l’occupation de leur territoire. L’Émir Abdelkader a notamment incarné une résistance organisée, fondée sur la défense du territoire, la mobilisation populaire et la construction d’institutions capables de préserver la souveraineté nationale.
D’autres figures ont marqué cette longue histoire, à l’image de Lalla Fatma N’Soumer, qui a participé à la résistance en Kabylie, ou encore de Cheikh Bouamama, dont le combat a marqué plusieurs régions du pays.
Au fil des décennies, malgré la répression, les confiscations de terres, les restrictions imposées aux populations et les atteintes à leur identité, la volonté de préserver l’Algérie n’a jamais disparu.
Au XXe siècle, cette résistance prend progressivement une nouvelle dimension avec l’émergence du mouvement nationaliste organisé.
Plusieurs étapes témoignent de cette évolution :
- 1926 : création de l’Étoile nord-africaine, qui contribue à structurer les revendications politiques en faveur de l’indépendance.
- 1937 : fondation du Parti du peuple algérien (PPA), sous l’impulsion de Messali Hadj.
- 1945 : les manifestations du 8 Mai et leur répression sanglante à Sétif, Guelma et Kherrata constituent un tournant majeur dans l’histoire du nationalisme algérien.
- 1946 : création du Mouvement pour le triomphe des libertés démocratiques (MTLD).
- 1947 : mise en place de l’Organisation spéciale, destinée à préparer les conditions d’une lutte armée.
Cette succession d’événements montre que la Révolution de Novembre 1954 n’est pas née spontanément. Elle est l’aboutissement d’un long processus de résistance, de mobilisation politique et de préparation clandestine.
La crise du mouvement nationaliste et la naissance d’une nouvelle dynamique révolutionnaire
Au début des années 1950, le mouvement nationaliste algérien traverse une période de turbulences. Les divergences au sein du MTLD opposent plusieurs courants autour de la direction du parti et de la stratégie à adopter pour parvenir à l’indépendance.
Cette crise intervient à un moment particulièrement important. Les anciens membres de l’Organisation spéciale, dont plusieurs ont acquis une expérience considérable dans le travail clandestin, estiment que les divisions politiques ne doivent plus retarder le combat pour la libération nationale.
Leur objectif est de reconstruire une dynamique unitaire et de préparer les conditions d’une insurrection organisée.
C’est dans ce contexte qu’est créé, le 23 mars 1954, le Comité révolutionnaire d’unité et d’action (CRUA). Cette structure entend réunir les militants favorables à la lutte armée et dépasser les désaccords qui paralysent le mouvement nationaliste.
Parmi les principaux artisans de cette initiative figurent Mohamed Boudiaf et Mostefa Ben Boulaïd, dont l’engagement allait jouer un rôle déterminant dans les préparatifs de la Révolution.
Le CRUA constitue une étape essentielle dans la construction de la future organisation révolutionnaire. Il prépare le terrain à une concertation plus large, qui réunira les militants autour d’une décision fondamentale : engager la lutte armée pour recouvrer l’indépendance de l’Algérie.
Juin 1954 : la réunion historique dans la villa de Lyès Derriche
La rencontre du Groupe des 22 s’est déroulée les 23 et 24 juin 1954, selon les références historiques qui retiennent ces deux dates, au domicile du militant Lyès Derriche, dans le quartier du Clos Salembier, aujourd’hui El Madania, à Alger.
Cette réunion clandestine, organisée dans une maison ordinaire, allait pourtant devenir l’un des lieux symboliques de la préparation de la guerre de libération nationale.
Les participants se sont retrouvés pour examiner la situation du mouvement nationaliste, débattre des moyens de sortir de l’impasse politique et déterminer la voie à suivre pour obtenir l’indépendance.
Les discussions ont notamment porté sur la nécessité de rompre avec les divisions internes, de renforcer l’organisation clandestine et de préparer une révolution capable de mobiliser le peuple algérien.
Au terme de cette concertation, le principe du recours à la lutte armée est adopté. Les militants affirment ainsi leur volonté de mener un combat révolutionnaire jusqu’au recouvrement complet de la souveraineté nationale.
Cette décision constitue un tournant majeur. Elle ne signifie pas encore que l’insurrection est immédiatement déclenchée, mais elle fixe une orientation politique et stratégique qui va guider les préparatifs des mois suivants.
L’importance de cette réunion réside également dans sa dimension collective. Aucun intérêt personnel ne devait prendre le dessus sur l’objectif commun : l’indépendance de l’Algérie.
Les 22 militants : vingt-deux noms inscrits dans la mémoire nationale
Le Groupe des 22 rassemble des militants dont plusieurs deviendront des figures incontournables de la guerre de libération nationale. Leur parcours témoigne de la diversité des engagements et des responsabilités qui ont contribué à la préparation de la Révolution.
Voici les noms des vingt-deux participants, selon la liste publiée par la revue El Djeich du ministère de la Défense nationale :
- Othmane Belouizdad
- Mostefa Ben Boulaïd
- Mohamed Boudiaf
- Larbi Ben M’hidi
- Didouche Mourad
- Rabah Bitat
- Mohamed Marzouki
- Zoubir Bouadjadj
- Boudjemaâ Souidani
- Ahmed Bouchaïb
- Abdelhafid Boussouf
- Ramdane Benabdelmalek
- Mohamed Mechati
- Abdessalam Habbachi
- Slimane Mellah
- Saïd Bouali
- Youcef Zighoud
- Lakhdar Bentobal
- Ammar Benouada
- Badji Mokhtar
- Abdelkader Lamoudi
- Lyès Derriche
Derrière ces vingt-deux noms se trouvent des histoires de courage, de clandestinité et de dévouement à la patrie. Certains ont occupé des responsabilités militaires et politiques majeures durant la guerre, tandis que d’autres ont contribué à l’organisation des réseaux révolutionnaires et à la mobilisation des militants.
Leur engagement rappelle que les grandes étapes de l’histoire nationale sont rarement le fait d’un seul homme. Elles sont le résultat d’une volonté collective, nourrie par des convictions profondes et par un attachement commun à la terre algérienne.
Des figures historiques qui ont porté le combat jusqu’au sacrifice suprême
Parmi les membres du Groupe des 22, plusieurs noms sont particulièrement associés aux grandes étapes de la Révolution algérienne.
Mostefa Ben Boulaïd, figure emblématique des Aurès, a joué un rôle central dans la préparation de l’insurrection et l’organisation de la lutte dans cette région. Son engagement et son sens de l’organisation lui ont valu une place majeure parmi les chefs historiques. Il est tombé le 22 mars 1956.
Mohamed Boudiaf a été l’un des principaux artisans de la dynamique révolutionnaire. Son rôle dans la création du CRUA et la préparation de l’insurrection témoigne de son engagement précoce en faveur de l’indépendance.
Larbi Ben M’hidi, dont le nom demeure profondément associé à la dignité et au courage des combattants algériens, a exercé d’importantes responsabilités durant la guerre de libération. Arrêté en février 1957, il a été assassiné le 4 mars de la même année.
Didouche Mourad, responsable de la zone du Nord-Constantinois au déclenchement de la Révolution, est tombé au champ d’honneur le 18 janvier 1955.
Rabah Bitat a contribué à la préparation de l’insurrection et à son organisation dans la région d’Alger. Il a ensuite poursuivi son engagement au sein des institutions de l’Algérie indépendante.
Abdelhafid Boussouf a joué un rôle majeur dans le développement des structures de renseignement et des communications de la Révolution.
Youcef Zighoud, devenu l’un des principaux responsables du Nord-Constantinois après la mort de Didouche Mourad, a notamment joué un rôle central dans l’organisation des offensives du 20 août 1955.
Badji Mokhtar, militant de la région de Souk Ahras, a également participé à la préparation de l’insurrection et est tombé au combat en novembre 1954.
Leurs parcours rappellent le prix humain considérable de la liberté nationale. Plusieurs de ces hommes n’ont pas vécu assez longtemps pour voir l’Algérie accéder à son indépendance. Leur sacrifice demeure indissociable de l’histoire de la Révolution.
Du Groupe des 22 aux six chefs historiques : la préparation du 1er Novembre
Après la réunion de juin 1954, les préparatifs révolutionnaires se poursuivent. La décision collective doit désormais se traduire par une organisation capable de coordonner les opérations à l’échelle du territoire national.
Une direction restreinte, d’abord structurée autour de cinq responsables, est constituée pour mettre en application les décisions prises. Elle s’élargit ensuite avec l’intégration de Krim Belkacem et devient le groupe des six chefs historiques.
Il réunit :
- Mostefa Ben Boulaïd ;
- Mohamed Boudiaf ;
- Larbi Ben M’hidi ;
- Didouche Mourad ;
- Rabah Bitat ;
- Krim Belkacem.
Ces responsables travaillent à la répartition des zones d’action, à la mobilisation des militants et à la préparation des premières opérations.
La coordination doit permettre de déclencher une insurrection dans plusieurs régions du pays, afin de donner à la Révolution une dimension véritablement nationale.
Le CRUA devient ensuite le Front de libération nationale (FLN), qui prend la direction politique de l’insurrection, tandis que l’Armée de libération nationale (ALN) en constitue le bras armé.
La nuit du 31 octobre au 1er novembre 1954 marque l’aboutissement de ces préparatifs.
Le 1er Novembre 1954 : le jour où l’Algérie a fait entendre sa volonté de liberté
Dans la nuit du 31 octobre au 1er novembre 1954, des opérations armées sont déclenchées dans plusieurs régions du pays. Cette insurrection marque le début officiel de la guerre de libération nationale.
La proclamation du 1er Novembre, rendue publique au nom du Front de libération nationale, expose les objectifs de la Révolution et appelle le peuple algérien à participer au combat pour l’indépendance.
Son ambition dépasse le cadre militaire. Elle affirme la volonté de restaurer un État algérien souverain, démocratique et social, dans le respect des principes de l’islam.
Le texte constitue l’un des documents fondateurs de l’histoire contemporaine de l’Algérie. Il traduit la volonté de construire un avenir national affranchi de la domination coloniale.
La Révolution entre alors dans une période de lutte intense, marquée par des sacrifices considérables, une mobilisation populaire et une reconnaissance progressive de la cause algérienne sur la scène internationale.
La guerre se poursuit jusqu’aux accords d’Évian de mars 1962 et à l’indépendance proclamée le 5 juillet 1962.
| Date | Étape historique |
|---|---|
| 1830 | Début de la conquête française de l’Algérie |
| 8 mai 1945 | Manifestations nationalistes et répression coloniale à Sétif, Guelma et Kherrata |
| 1947 | Création de l’Organisation spéciale |
| 23 mars 1954 | Création du CRUA |
| 23-24 juin 1954 | Réunion historique du Groupe des 22 |
| Octobre 1954 | Constitution du FLN et finalisation des préparatifs de l’insurrection |
| 1er novembre 1954 | Déclenchement de la guerre de libération nationale |
| 19 mars 1962 | Entrée en vigueur du cessez-le-feu |
| 5 juillet 1962 | Proclamation de l’indépendance de l’Algérie |
Une mémoire qui appartient à toute la nation algérienne
L’histoire du Groupe des 22 ne peut être racontée sans évoquer les milliers d’Algériens qui ont participé, chacun à sa manière, à la libération du pays.
Derrière les grandes figures historiques se trouvent des combattants anonymes, des moudjahidate, des familles qui ont accueilli et protégé les résistants, des paysans qui ont soutenu les maquis, des femmes qui ont transporté des messages et des militants qui ont risqué leur vie pour la cause nationale.
La guerre de libération a mobilisé toutes les composantes de la société algérienne. Des villes aux villages, des montagnes aux régions sahariennes, l’aspiration à l’indépendance a traversé le territoire et les générations.
Les femmes algériennes ont également occupé une place essentielle dans cette lutte. À l’image de Hassiba Ben Bouali, Djamila Bouhired, Zohra Drif, Djamila Bouazza et tant d’autres combattantes, elles ont participé à la résistance, assumant des missions particulièrement dangereuses et payant parfois leur engagement de leur liberté ou de leur vie.
Cette mémoire ne saurait donc se limiter aux vingt-deux participants de la réunion de juin 1954. Elle doit embrasser l’ensemble du peuple qui a porté la Révolution et contribué à la reconquête de la souveraineté nationale.
Préserver cette histoire, c’est aussi transmettre aux jeunes générations la connaissance des événements, des lieux et des personnalités qui ont façonné le destin du pays.
La villa de Lyès Derriche, un lieu chargé de mémoire
Située dans le quartier d’El Madania, à Alger, la maison de Lyès Derriche demeure associée à la réunion historique du Groupe des 22.
Ce lieu rappelle qu’un événement majeur de l’histoire nationale a été préparé dans la discrétion, loin des grandes tribunes et des manifestations publiques. Dans cette maison, des militants ont pris une décision dont les conséquences allaient se faire sentir dans toutes les régions de l’Algérie.
Sa valeur historique dépasse son architecture ou sa fonction initiale. Elle réside dans ce qu’elle représente pour la mémoire collective : le courage de ceux qui ont préparé la Révolution et la détermination d’une génération à reconquérir la liberté de sa patrie.
La préservation des lieux de mémoire, des archives et des témoignages des anciens moudjahidine constitue un enjeu essentiel pour l’histoire nationale. Ces traces permettent de rapprocher les jeunes générations des événements qui ont conduit à l’indépendance et de donner un visage humain aux grandes dates commémoratives.
Thaghit, berceau du déclenchement de la Révolution algérienne en 1954
Novembre, un héritage qui traverse les générations
Plus de soixante-dix ans après la réunion du Groupe des 22, l’héritage de ces hommes conserve une place particulière dans la mémoire algérienne.
Leur engagement rappelle que l’indépendance n’est pas le fruit du hasard. Elle est l’aboutissement d’un long combat, d’une volonté collective et de sacrifices consentis par des générations entières.
Se souvenir de ces militants, c’est également honorer les martyrs tombés pour la liberté, les moudjahidine qui ont poursuivi la lutte jusqu’à son terme et toutes les familles qui ont porté le poids de cette guerre.
C’est rappeler que derrière le drapeau national se trouvent une histoire, une identité et des millions de destins liés par une même aspiration à la souveraineté.
La mémoire de Novembre doit continuer à vivre dans les foyers, les établissements scolaires, les universités, les institutions culturelles et les espaces consacrés à l’histoire nationale. Elle doit être transmise avec rigueur, respect et fidélité aux faits historiques.
Le Groupe des 22 restera ainsi associé à l’une des décisions les plus déterminantes de notre histoire : celle de faire passer le rêve d’une Algérie libre du combat politique à la Révolution. À ces hommes, aux martyrs de Novembre, aux combattants et à toutes les générations qui ont porté le flambeau de la liberté, la nation doit un hommage qui ne s’éteint pas avec le temps. Car se souvenir de nos ancêtres, c’est préserver notre histoire, honorer leurs sacrifices et transmettre aux générations futures la valeur inestimable d’une Algérie libre, indépendante et souveraine.





























